Mythe 1 : 1 contre 10

Publié le par Romain Lebourg

Les mythes de l'aviation française

La paresse est un vilain défaut et nous sommes tous des victimes potentielles. Moi le premier ! Mais il est toujours agaçant de lire, ici ou là, des légendes qui ont pourtant été démenties depuis quelques années.

De plus, l'été est la saison des sagas, feuilletons et autres histoires familiales à rebondissements, avec leur lot de découvertes impromptues et de trahisons déconcertantes (ou inversement).

C'est pourquoi j'ai décidé de créer une série de courts articles autour des mythes entourant notre armée de l'Air. Cela me permettra également d'avoir une réponse toute faite pour d'éventuels contradicteurs... et ça reste un travail préparatoire utile avant d'aller sur les camps !

Mythe 1 : 1 contre 10

J'ai lu récemment, dans un commentaire Facebook que notre aviation s'était battue à 1 contre 10. C'est évidemment grossièrement faux, surtout érigé en généralité !

Une solitude très exagérée :

Déjà, c'est oublier que nous avions des alliés qui avaient également une aviation. Et même si l'on fait fi de celles des belges et des néerlandais, on ne peut pas négliger l’apport de la Royal Air Force :

  • une force de chasse moderne de six squadrons en métropole rapidement renforcée - puis, certes, tout aussi rapidement rapatriée - et très active lors de la bataille du Nord !
  • une force de bombardiers légers non négligeable avec plus de 160 appareils engagés sans faille dès les premiers jours de l'offensive allemande ;
  • une réserve de bombardiers stratégiques, malheureusement sous exploitée... et des chasseurs en défense aérienne du territoire (en partie engagés au-dessus de Dunkerque).

Si la British Expeditionnary Force a été repliée fin mai 1940, la RAF a continué de soutenir les combattants français un peu au-delà la mi-juin ! Et si l'on en croit le chercheur Arnaud Gillet, la chasse britannique a abattu plus d'appareil que la nôtre durant la campagne !

Notre aviation de manière générale et nos chasseurs en particuliers n'étaient donc pas seuls face à la Luftwaffe.

Un ratio... fantaisiste :

Mais imaginons, que ce n'était pas le cas. Imaginons que les aviateurs britanniques se soient battus jusqu'au dernier [aviateur] français, pour reprendre une expression bien connue.

J'ai compilé mes différentes sources1 en prenant à chaque fois le nombre total d'appareils. La plus pessimiste2 donne, après calcul de ma part, 651 chasseurs dans les unités de premières lignes des trois zones d'opérations aériennes correspondant au théâtre d'opération nord et est. La plus optimiste pour le Luftwaffe3 donne 1 606 chasseurs (Messerschmitt Bf 109 et 110) et plus de 3 600 appareils de combat. Sans faire le moindre calcul, on se rend compte qu'on est loin du 1 contre 10 ! même si l'infériorité numérique est élevée.

Si l'on prend en compte le total des chasseurs alliés (853 à 1 287),  le différentiel diminue encore, même s'il reste important.

La limite des chiffres :

Le problème, c'est que ces 3 à 4 000 appareils allemands n'ont pas fondu sur les alliés tous en même temps ! De plus, ce bilan ne tient pas compte de plusieurs éléments important :

  • la dispersion des groupes de chasse alliés contre une action concentrée de l'aviation allemande ;
  • le fait que tous les combats n'ont pas opposé nos chasseurs aux avions allemands : nos appareils de reconnaissance et de bombardement ont également largement "trinqué" ;
  • l'amélioration qualitative progressive des moyens français ;
  • l'impact des unités basées en Angleterre lors de la bataille de Dunkerque.

Bref, une concentration locale de moyens allemands a pu donner l’impression aux aviateurs français qu'ils combattaient à 1 contre 10. De même, notre aviation de chasse ne pouvant être partout et encore moins tout le temps, cela a également donné naissance au mythe d'un ciel vide d'avions français...

Une impression locale érigée en réalité globale :

"Il est temps de conclure !" disait un de mes enseignants lorsque nous étions trop long dans nos exposés.

Le "1 contre 10" a donc été une impression locale, d'aviateurs confrontés à plus nombreux qu'eux. Mais ce n'est en aucun cas une réalité des effectifs. De plus cela masque une autre réalité : la capacités des Allemands à concentrer leurs moyens sur une zone du front et notre incapacité à faire de même4. Le matériel est également en cause, comme nous le verrons dans un prochain article !

... à suivre

Notes :

1 Batailles Aériennes n°7 et 9, Le mythe de la guerre-éclair par Karl-Heinz Frieser, The Battle of France then and now par Peter Cornwell, Aérojournal n°1 spécial (1997), Aéjournal HS n°30 (2018)

2 Aérojournal n°1 spécial (1997)

3 The Battle of France then and now

4 Cela tient d'une part à notre politique défensive de front continu mais également à la multiplicité des commandements et à une faiblesse de notre armée de l'Air en moyen de transport... un élément qui n'entre que peu dans les bilans et qui explique pourtant, en partie, la réussite allemande et la défaite française.

Sources :
  • Comas M, La bataille de France 1re partie : la bataille du Nord, Batailles Aériennes n°7, janvier-février-mars 1999
  • Cornwel P, The battle of France then and now, After the Battle, 2007
  • Ehrengardt C-J, L'avaition française : 10 mai 1940, Aérojournal HS n°30, mai-juin 2008
  • Ehrengardt C-J, Mai-juin 1940, Aérojournal n°1, juillet 1997 via France 1940
  • Frieser K-H, Le mythe de la guerre-éclair : la campagne de l'ouest de 1940, Belin, 2003
  • Ledet M, La campagne des Pays-Bas, Batailles Aériennes n°9, juillet-août-septembre 1999

Publié dans Panorama

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