Mythe 3 : 1 000 victoires

Publié le par Romain Lebourg

Les mythes de l'aviation française

Mythe 1

Mythe 2

Mythe 3 : les 1 000 victoires de la chasse française

Voilà une histoire que je lisais encore au début des années 2000, dans un ouvrage, fort mauvais au demeurant, de Patrick de Gmeline : Les ailes de 1940, pilotes de chasse dans la bataille (Presse de la Cité, 2007). Le nombre de 1 003 victoires était indiqué, comme bilan de la chasse française pour la campagne contre l'Allemagne de 1939 à 1940.

Une vérité non dissimulée

Pourtant, quelques années auparavant, en 2004, Patrick Facon, un historien reconnu, écrivait que cette valeur de 1 000 était une construction de la propagande. Selon lui, au moment où l'armistice entre en vigueur, le 25 juin 1940, les aviateurs revendiquent quelques 850 avions allemands détruits, dont 730 en combat aérien, les autres du fait des défenses anti-aériennes1. De plus, son texte apportait une précision supplémentaire importante : chacune de ses victoires ne correspond pas nécessaire à un avion réellement perdu par l'ennemi ! Et ce malgré le sérieux du système d'homologation mis en place.

Versons dans la facilité : le chasseur français le moins victorieux

Versons dans la facilité : le chasseur français le moins victorieux

Combien de victoires ?

Répondre à cette question est assez complexe. D'abord, comme dans tout autre domaine, la recherche avance et tout calcul fait avec les données les plus à jour ne saurait être considéré comme définitif.

D'autre part, Matthieu Comas signale un autre problème dans son étude sur le GC 1/552. En effet, le chercheur explique que quelques pilotes se sont vu accorder une victoire qui, in fine, n’apparaît pas dans le palmarès de leur groupe ! On ne peut que reprendre sa conclusion malicieuse : dans quelle catégorie classer une telle victoire ?

La solution consiste certainement à admettre qu'on n'aura sans doute jamais un compte parfait et qu'il faut donc se contenter d'un ordre de grandeur ou d'un encadrement.

Bataille de chiffronniers

D'après les bulletins d'homologation qu'il consulté, Arnaud Gillet ne compte que 330 victoires, valeur qu'il réduit à 309,5 après traitement des doublons !

Avec les données disponibles sur les palmarès des unités, j'ai compté 719 victoires sures  du 3 septembre 1939 au 25 juin 1940. Arnaud Gillet en dénombre 693,5, qu'il classe comme "revendications" et qui comprennent celles contre l’aviation italienne. Les valeurs sont certes différentes mais restent du même ordre : 700 succès3.

Comme on le constate, il y aurait donc eu plus de 2 fois moins d'homologations que ce qui est admis. Cela voudrait-il dire que les palmarès officiel des groupes, et donc des pilotes, sont faussés ? Mais, les bulletins d'homologation sont-ils complets ?

Les grands absent du débats : les mitrailleurs ! Eux aussi ont revendiqué des victoires... mais on n'en parle jamais !

Les grands absent du débats : les mitrailleurs ! Eux aussi ont revendiqué des victoires... mais on n'en parle jamais !

Un faux débat ?

Toutefois se focaliser sur les victoires est une mauvaise idée car elles ne représentent qu'une vue partielle de la réalité.

Selon les recherches de M. Gillet, le GC II/10 ne s'est vu homologué aucune victoire, sur les 15 qu'il a revendique. Or, le 5 juin 1940, des appareils revendiqués sont bel et bien tombés ! C'est par exemple le cas du He 111 tiré par l'adjudant-chef Henri Gilles (et un pilote britannique) : cela m'a été confirmé par un témoin et un rapport de gendarmerie. Toutefois, compte tenu de l'avance rapide de l'ennemi dans ce secteur, il a sans doute été impossible de mener à bien la procédure d'homologation.

Ainsi, prendre en compte ce nombre des homologations n'est peut-être pas une si bonne idée. Même si l'auteur reconnaît la destruction de 355 appareils à l'armée de l'Air4.

Cacher la forêt

Au demeurant, on peut également - et surtout - se poser la question de l'utilité de la démarche. En effet, les victoires ne sont qu'un indicateur (et encore...). Mais se focaliser dessus fait passer à côté de l'essentiel : l'inefficacité de notre aviation de chasse durant la campagne. En effet, ce n'est pas le nombre de victoire qui l'expliquera - ni le seul nombre d'appareils réellement abattus, du reste.

Exemple. On célèbre souvent l'exploit de l'adjudant Pierre Le Gloan du le 15 juin 1940. Même si on ne peut confirmer que 4 pertes, cela reste une prouesse. Toutefois, beaucoup oublient de dire que cela n'a pas empêché les (autres) chasseurs italiens de mitrailler son terrain... et si les dégâts ont été minimes ce n'est pas forcément grâce à l'exploit du pilote français.

Le problème est complexe et nécessite d'étudier les différents facteurs pour lui apporter une réponse.

Ma vision de la quatrième victoire de Le Gloan, le 15 juin 1940... on en reparlera.

Ma vision de la quatrième victoire de Le Gloan, le 15 juin 1940... on en reparlera.

Ce qui se cache derrière le "mythe des 1 000 victoires" est assez simple. On a reproché à l'aviation française d'avoir été absente du ciel. C'est faux ! et tellement vrai en même temps : notre aviation n'a pas su acquérir la maîtrise du ciel et il a bien fallu justifier ses efforts dans la bataille. Mais le problème était ailleurs ! Le matériel de la chasse était inférieur, c'est vrai, mais il y avait aussi l'organisation, les transmissions, etc. bref des raisons nombreuses.

... à suivre

Notes :

1 Facon P, Histoire de l'armée de l'Air : une jeunesse tumultueuse (1880-1945), coll. Docavia n°50, éd Larivière, 2004, page 120

2 Comas M, GC 1/55 la dernière garde gouvernementale : Étmpes - Villacoublay - Tours - Avord - Bordeaux, coll. Histoire des unités n°3, éd. Lela Presse, 2018, pages 82-83

3 Nos deux études prennent en compte les patrouilles d'usines et les unités de l'aéronautique navale. Concernant les premières, il semble que des recherches récents nous amènent à revoir les palmarès établis jusque là... même si ça ne devrait pas chambouler nos décomptes.

4 La thèse de M. Gillet sur une méprise du GC III/7 le 14 mai 1940, développée en 2010 dans son ouvrage La Furie, a été infirmée par Many Souffan dans la revue Avions n°177, documents d'archive à l'appui. L'article laisse planer un doute sur le sérieux des recherches de M. Gillet. Doute corroboré par un échange impliquant l'intéressé sur le forum ATF 40. Je prends donc avec la plus grande réserve ses travaux, que je n'ai, du reste, pas consultés.

Sources :

"La liste est longue, mais c'est que du distingué !" wink

  • Baudru R, Furies et Crocodiles, Morane au combat dans la bataille de France – Histroique du groupe de chasse III/7 de mai 1939 à août 1940, Histoire des unites n°4, Lela Presse, 2015
  • Collectif, Le Morane-Saulnier MS-406, Histoire de l’aviation n°5, Lela Presse, 1998
  • Comas M, La chasse française inconnue – mai-juin 1940, Avions HS n°7, 1998
  • Comas M et Ledet M, Les chasseurs Caudron CR.714 et dérivés ; Avions HS n°11, 2002
  • Costes A et Philippe B, Le GC I/2 dans la campagne de France (2e partie), Batailles Aériennes n°18, 2001
  • Facon P, Histoire de l'armée de l'Air : une jeunesse tumultueuse (1880-1945), coll. Docavia n°50, éd Larivière, 2004
  • Fernandez J, Potez 63 Family, Orange series N°8109, MMP, 2008
  • Gillet A, Les comptes des 1001 victoires : le mythe explosé, in Aérojournal n°15, avril-mai 2010
  • Joanne S, Le Bloch MB-152, Histoire de l’aviation n°13, Lela Presse, 2003
  • Persyn L, Les Curtiss H-75 de l’armée de l’Air, Histoire de l’aviation n°22, Lela Presse, 2008
  • Philippe B, GC I/3 Les rois du Dewoitine 520, Avions HS n°14, 2004
  • Philippe B, Le groupe de Chasse II/3 Charognards et Lévriers dans la tourmente – septembre 1939-juin 1940, Avions HS n°46, 2017

Publié dans Panorama

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