Admiration virtuelle

Publié le par RL

Une admiration pour quelqu'un qu'on ne connait pas

Un attachement, né au hasard d'une lecture

J’ai noué avec Robert Berland une relation toute particulière. Je n’ai jamais connu ce pilote car il est décédé le 13 juin 1940, soit presque un demi-siècle avant ma naissance (je compte large). Je l’ai rencontré à travers l’historique du GAO 3/551 que j’étudiais en 2009, pour des recherches personnelles.

Cet historique est rédigé comme une histoire avec un ton assez sarcastique et un style comme on n’en fait plus, narrant la vie du groupe, ces missions mais aussi d’autres anecdotes souvent savoureuses. Il raconte notamment un épisode fort courant de la campagne de mai-juin 1940 : une rumeur sur un prétendu lâché de parachutistes :

«À Étrépagny, la matinée est agrémentée par une prétendue descente de parachutistes. Berland, muni d'un fusil Gras, modèle 92 se propulse dans les bois suivi des photographes, secrétaires et cuisiniers transformés en troupes de choc ; de Ginestet, sur le Mureaux piloté par Michel, recherche sans succès ces parachutistes.»*

J’imaginais alors une armoire à glace, toute de bleu nuit vêtue, sortant au pas de course d’une tente marabout en toile écrue et courant vers les bosquet en criant pour galvaniser sa troupe. C’est au travers de cette anecdote que Robert Berland me devint sympathique et, son nom apparaissant au gré des vols et des missions, je suivais la vie du GAO en étant accompagnédans ma lecture par ce nouvel ami virtuel. J’ai été extrêmement peiné et déçu lorsque j’ai lu le récit de son dernier et ultime combat, le 13 juin 1940 : comme un personnage de roman auquel on s'est attaché, Berland, pour moi, ne pouvait pas mourir ; il était ce vieux sous-officier jamais avare de conseils envers les jeunes et qui survit à toutes les épreuves de la guerre grâce à sa ruse et sa débrouillardise nées au gré de sa riche expérience du combat.

*Les fusils Gras Modèle 1874 M80, chambrés en 11 mm, et Modèle 1874 M80 M14, chambrés en 8 mm, n'étaient plus utilisé que par l'armée de l'Air pour la garde de ses terrains d'aviation. Il y a ici une confusion avec le mousqueton Berthier Modèle 1892 (M16).

La carrière de Robert Berland :

Pourtant Robert Jacques Berland était né 3 mars 1905 à La Flèche ; il n’avait donc que 34 ans lorsque la seconde guerre mondiale éclata et était donc loin d’être vieux.

Il dut s’engager dans l’Aéronautique militaire ou être breveté pilote en 1924. Sans doute – nous n’avons aucune confirmation – participa-t-il a certaines opérations de la guerre du Rif (1921 – 1926), si ce que son dernier chef, le commandant Pierre Mariage écrit sur lui est vrai :

«Berland excellent pilote au grand nombre d’heures de vol, avait baroudé au Maroc.»

Fin 1928, il est admis dans le corps des sous-officiers de carrière, avec le grade de sergent, à compter du 3ème trimestre 1929. Il est promu sergent-chef le 1er avril 1931 et sert alors au sein du 3ème Groupe d’Aviation d’Afrique (GAA), basé à Sétif et évoluant sur Breguet 19. Il est inscrit au tableau d’avancement pour le grade d’adjudant au début de 1933 et fut promu l’année suivante. En effet, il n’est encore que sergent-chef lorsqu’il est proposé pour la Médaille Militaire en janvier 1934. Elle lui est décerné, au titre du contingent spécial, en juillet de la même année ; Robert Berland est alors adjudant pilote au 1er GAA (Potez 25 TOE), basé à Alger ou Blida et compte 10 année de service au cours desquelles il a participé à 5 campagnes et a été blessé une fois.

Début 1937, l’adjudant Berland de la base aérienne de Blida (ou 1ère escadrille du Ier groupe de la 1ère escadre aérienne Algérie ?) est inscrit au tableau d’avancement pour le grade d’adjudant-chef. Le 3 octobre, il accompagne le Lt Pierre ( ?) Bigot à la recherche de Roger Duchesne, un pilote de la compagnie Aéromaritime qui s’est perdu en plein Sahara à cause du brouillars; les deux aviateurs français récupèrent l’infortuné naufragé du désert auprès d’une caravane qu'il avait rejoint.

Il rejoint ensuite le GAO 3/551 avec le grade d’adjudant-chef, ce qui est presque des retrouvailles puisque cette unité reprend les traditions de l’escadrille C47, qui faisait partie, jusqu’au début de l’année 1937, du 3ème GAA. Il sert dans cette unité pendant la guerre contre l’Allemagne, exécutant une bonne dizaine de missions de guerre mais aussi de liaison ; ces dernières ne sont pas sans danger. Le 27 mai 1940, il est envoyé rechercher le terrain de Bacqueville-en-Caux en ANF 113 (n°54), en compagnie d’un autre appareil. Perdu dans le brouillard, il tente de se poser en campagne mais son appareil se retourne. Lui et son observateur, le Lieutenant Michel Barlier, ne sont que blessés et reviendront au groupe en automobile.

La mort de Robert Berland :

Le 13 juin 1940, vers midi ou peu après, le Potez 63-11 n°384 décolle du terrain de Sainte-Croix-sur-Mer pour reconnaître les mouvements ennemis autour d’Évreux. Son pilote est l’Adjudant-chef Robert Berland, son observateur et chef de bord, le Lieutenant Émeric de Ginestet qui commande également la section photo et son opérateur radio-mitrailleur, le Sergent-chef Louis Girard ; tous étaient des navigants hautement qualifiés, comme l’écrit le Commandant Pierre Mariage dans son ouvrage, L’adieux aux Ailes. Mais, peut-on également lire, une fois de plus la durée maxima possible du vol dépassée, nous éprouvâmes l’inquiétude de l’attente de nouvelles.

Ce n’est que plus tard, que les membres du GAO 3/551 saurons ce qui est arrivé à leurs trois camarades, grâce à l’aumônier de la 3ème DLC, la division à laquelle était rattaché le groupe, et un officier des FADC 27, l’organe qui lui donnait ses ordres. L’aumônier Dubois, qui se trouvait au poste de secours de la DLC fut un témoin direct du drame et un des premiers sur les lieux du sinistre, à Sainte-Marguerite-en-Ouche*. Le récit qu’il en fit est reproduit dans l’historique du GAO ainsi que dans l’Adieux aux ailes :

«Vers 17 heures l'avion, après avoir survolé Bernay, se dirige à environ 2 000 mètres vers le sud-est. Près de Saint-Aubin-le-Vieux il est attaqué par six ou sept Messerschmitt 109, on le voit foncé à plusieurs reprises sur un allemand qui, très probablement touché, abandonne le combat et s'estompe vers le nord en laissant une large trace noire. Les autres attaquent en tenaille, le 63 pique, se rétablit près du sol, manœuvre, rase les arbres, les maisons et le clocher de l'église. Mais la ronde de requins s'acharne, l'avion amorce une chandelle jusqu'à 500 ou 600 mètres puis pique vers le sol : c'est à 45° une ligne droite tandis qu'un Messerschmitt suit et crible de balles le 63 qui dégage à tribord une épaisse fumée ; Girard ne doit plus tirer, les forces de Berland l'ont trahi, ou ses commandes ne répondent plus. De Ginestet saute, on voit derrière lui la virgule blanche du parachute qui n'a pas le temps de s'épanouir. Au sol, l'avion embarque à droite, fauche deux buissons et se retourne en flamme près du hameau Les Roses sur le RN 833 [aujourd’hui RD 833, NdlA].
«[…] L'avion brûle, Berland et Girard sont restés à bord, on peut les dégager, leurs vêtements sont consumés. De Ginestet à 20 mètres de là, repose près de son parachute : ses membres sont brisés ou arrachés, un brancardier recueille ses papiers, on l'identifie ce qui permet de déduire qui sont les autres.»

Qui fut le vainqueur ? Aucun Potez 63 n’a été revendiqué ce jour-là par la chasse allemande et aucune perte de ses chasseurs ne donne la moindre indication. La revendication la plus plausible est celle de l’Oberleutnant Walter Oesau, alors simple Staffelkapitän de la 1./JG 20 mais qui deviendra le célèbre Kommodore des Jagdgeschwadern 2 et 1, c’est-à-dire un Amiot 351, abattu au sud-est des Andelys. Or, les seuls Amiot 351 et 354 français opérèrent ce jour-là au-dessus de Montmirail, soit bien à l’est de l’Eure ! Il est donc sans doute probable que le Potez 63-11 n°384 fut abattu par Walter Oesau ; mais son escadrille ne subit aucune perte ce jour-là… aucune qui ne soit référencée.

*Le décès du S/C Louis Girard est enregistré à Épinay.

Épilogue :

Pierre Mariage a expliqué les difficultés qu’il avait rencontrées à obtenir des citations à ces hommes qui le méritaient, bien qu’il revendique avoir user de la même rigueur pour les demander qu’on le fît durant le conflit précédent (auquel il avait pris part comme artilleur puis observateur aérien). Pour l’équipage du Potez 63-11 n°384, il fallut attendre le Journal Officiel du 19 mai 1941, pour que les trois hommes soient cités à l’ordre de l’armée aérienne avec attribution de la Croix de Guerre avec palme. Pour Robert Berland, on peut lire :

« BERLAND (Robert), adjudant-chef, groupe aérien d’observation 3/551 ; sous-officier pilote excellent, ayant beaucoup d’allant et de sang-froid, très estimé de ses chefs et de ses camarades. Volontaire pour exécuter, le 13 juin 1940, une mission particulièrement dangereuse, au cours de laquelle il a trouvé une mort glorieuse. »

Cette citation posthume fut complétée par l’attribution de la croix de chevalier la Légion d’Honneur par le décret du 25 octobre 1941, avec la même citation ; le Lieutenant Émeric de Ginestet reçu la même distinction.

Sources :

  • Anonyme, L'aventure de l'aviateur Duchesne, L'Intransigeant du 5 octobre 1937
  • Anonyme, Le sauvetage de Duchesne dans le Sahara, Les Ailes du 7 octobre 1937 (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6560522c)
  • Cornwell P, The battle of France then and now, After the Battle 2007
  • Ehrengardt C-J, Le bombardement français tome 1, Aéro-Journal HS n°5 juin 2003
  • Mariage P, L’adieux aux ailes, France-Empire, 1967
  • Wood T, OKL Fighter claims, 2004
  • Journaux officiels des 31 octobre 1928, 3 avril 1931, 16 février 1933, 4 janvier et 4 juillet 1934, 1er février 1937, 19 mai et 14 novembre 1941
  • Historique du GAO 3/551 conservé au SHD/Air

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