Aérostation d'observation

Publié le par Romain Lebourg

L'aérostation d'observation, "arme" oubliée

On l'oublie souvent mais l'armée de l'Air ce ne sont pas que des avions. C'est aussi des ballons ! Des ballons d'observation et des ballons de protection. Et ces ballons ont eu un peu l'occasion de servir durant la campagne de 1939 - 1940 !


Ainsi durant ces premières années du second conflit mondiale, chaque corps d'armée disposait ainsi, en théorie, d'une à plusieurs compagnies d'aérostations d'observation (CAO) que chapeautait un bataillon (BAO). Le tout, comme l'escadrille d'observation, était sous les ordres de l'état-major des forces aériennes du corps d'armée. Dans les faits, ce lien de subordination n'exista pas toujours et ce dernier échelon fut parfois "court-circuité"* et les ballons ne purent pas toujours rendre les services que l'on attendait d'eux.

Pourquoi avoir gardé les ballons ?

Le principal défaut reproché à l'aviation était l'intermittence de son action. Au contraire, le ballon pouvait assurer une présence plus continue dans le ciel. Cela n'était donc pas pour déplaire aux militaires de l'armée de Terre, qui avaient ainsi un moyen d'observer l'ennemi et de régler leurs tirs d'Artillerie presque à volonté.

Toutefois, le ballon ne pouvait pas opérer lorsque le vent était fort ou en cas de pluie. De plus, en raison de sa station fixe, il était plus vulnérable que l'avion. Enfin il n'offrait qu'une vue oblique du champ de bataille et de ses arrières aux observateurs. L'avion, lui était moins impacté par la météorologie et permettait une observation verticale des arrières de l'ennemi. Ainsi, ballons et avions d’observation étaient-ils considérés comme des moyens complémentaires : aux avions les missions que ne pouvaient pas remplir les ballons. Toutefois, pour l'armée de l'Air, la priorité resta toujours la modernisation de l'aviation plutôt que celle de l'aérostation.

Il faut bien admettre que l'usage de ballon d'observation était surtout adapté à la guerre de positions. Or, c'est ce type de conflit que préparait l'état-major général. En effet, la stratégie française était alors simple : comme entre 1914 et 1917, il fallait fixer rapidement le front (de préférence hors de France) et épuiser l'Allemagne par un blocus économique et des combats sur des théâtres d'opérations secondaires (les Balkans, la Norvège etc.) ; ensuite seulement, on lui donnerait le coup de grâce avec un assaut de grande ampleur.

Un des modèles ballons hérités de la Grande Guerre. Il n'était sans doute plus en service en 1939, mais c'est l'idée que l'on se fait de cette arme. (Source : Geneanet)

Un des modèles ballons hérités de la Grande Guerre. Il n'était sans doute plus en service en 1939, mais c'est l'idée que l'on se fait de cette arme. (Source : Geneanet)

Un passif bien maigre

Après l'armistice franco-italo-allemand de juin 1940, les unités de l'aérostation furent toutes dissoutes. Il faut dire que les ballons ont assez peu servi car ils se sont montrés effectivement très vulnérables. D'abord il a été rapidement décidé de réduire drastiquement leur utilisation en journée, ensuite seule une petite sélection d'unités a été modernisée et laissée ou remise en ligne ; enfin, la nature même de la campagne n'a pas toujours permis la mise en oeuvre des moyens alloués.

Mais, si on raconte souvent les missions des GR II/33 et II/22 du 12 mai 1940, on passe souvent sous silence celle du ballon de la CAO 251**, réalisée dans la nuit du 11 au 12 mai 1940. Trois observateurs se succédèrent dans sa nacelle et constatèrent tous les trois l'activité intense et continue dans le secteur de Sedan***. Malheureusement, du fait de l'obscurité, les aérostiers ne pouvaient pas discerner le type des véhicules en mouvement ; tout comme les aviateurs ne purent estimer le nombre d'unités survolées. Toutefois, preuve de l'importance des observations du ballon, des projecteurs tentèrent de le traquer et l'aviation allemande le survola à plusieurs reprises. Alors ne devrait-on pas claironner "Les aérostiers avaient vu les premiers !" plutôt que "Les aviateurs avaient vu les premiers !" ? De la même façon, c'est un ballon qui décela les préparatif de la contre-attaque allemande en Sarre, le 16 octobre 1939.

Enfin, je ne peux terminer ce paragraphe sans mentionner la contribution des aérostiers dans la défense du Massif Central au sein du groupement Pagézy. Certes, ils agirent là comme des fantassins ; mais il faut se rappeler que leur armement était souvent limité aux mousquetons Gras Mle 1874 à un coup et aux mitrailleuses légères Vickers ou MAC (quelques unités eurent également des mortiers Strockes datant de la Grande Guerre) ! Comme ses camarades de l'Aviation, le personnel de l'Aérostation n'a donc pas démérité et des actions d'éclats peuvent à porter à son crédit.

Extrait de la revue L'Aéronautique de décembre 1937 montrant le matériel dernier cri de l'Aérostation. Pour l'observation il peut rapidement être équipé d'une nacelle pouvant accueillir au moins deux hommes.Source gallica.bnf.fr / Musée de l'Air et de l'Espace.

Extrait de la revue L'Aéronautique de décembre 1937 montrant le matériel dernier cri de l'Aérostation. Pour l'observation il peut rapidement être équipé d'une nacelle pouvant accueillir au moins deux hommes.Source gallica.bnf.fr / Musée de l'Air et de l'Espace.

Une arme du passé ?

Le Rapport sur le fonctionnement des forces aériennes de C.A. du corps d'armée colonial résume assez bien la situation :

"[Les ascensions nocturnes] ont du reste donné quelques résultats appréciables et ont servi à déceler des préparatifs de mouvements importants, voire d'attaques pour le lendemain - mais il ne semble pas que l'on puisse tirer de l'Aérostation un parti meilleur et la rendre à ses fonctions normales de surveillance du champ de bataille, et de contrôle des tirs d'Artillerie même en la dotant de moyens modernes."

Les quelques personnes avec qui j'ai eu l'occasion de discuter de la pertinence du maintien de l'aérostation d'observation décrient facilement cette branche de l'armée de l'Air. Et il est vrai qu'à la lumière des opérations, la critique est aisée :

  • Les ballons se sont montrés très vulnérables face à la chasse allemande et nos diverses tentatives pour améliorer leur protection n'ont hélas pas porté leurs fruits ;
  • Ce matériel ne s'est pas montré adapté à la guerre de mouvement qui a été menée entre mai et juin 1940.

Pourtant nos ennemis les Allemands ont également utilisés des ballons, que ce soit durant la Drôle de Guerre ou la campagne de mai - juin 1940. En effet, les observateurs au sol ont rapporté l'usage de "saucisses" sur des fronts stabilisés. Et, durant le "siège" de la poche de Dunkerque, les aérostats bénéficiaient d'une protection rapprochée de la chasse allemande. D'après Bernard Palmieri, la Wehrmacht a utilisé ses ballons d'observations jusqu'en... 1942 ! Alors que sa stratégie était pourtant essentiellement basée sur l'offensive.

Et d'autres nations parmi nos alliés avaient également gardé une aérostation d'observation. Cela veut-il dire que c'était une bonne décision ? Pas nécessairement, mais cela cloue le bec aux tenants la théorie selon laquelle "la France a toujours une guerre de retard". Car à défaut d'infirmer complètement leurs arguments, cela montre qu'elle n'était pas la seule. De plus, l'aviation d'Observation d’Artillerie qui remplaça les ballons avait tout autant besoin de la supériorité aérienne.

Une vraie Gabegie ?

Les ballons d'observation disparurent donc au cours de la seconde guerre mondiale. En conclusion, on peut de nouveau citer le Rapport sur le fonctionnement des forces aériennes de C.A. du corps d'armée colonial, à propos l'aérostation d'observation :

"Sa vulnérabilité reste trop grande et les moyens en matériel et personnel sont trop considérables pour le rendement effectif que l'on peut en attendre."

Durant le second conflit mondial, les ballons captifs ne rendirent donc pas les services que l'on attendait, sans doute de façon trop optimiste, d'eux. Mais l'on doit se garder de conclure qu'ils retinrent du personnels et des moyens qui auraient pu être plus utiles ailleurs. On peut en effet douter que leur armement contre avion eut pu avoir un impact autre que moral dans la défense des terrains d'avion, par exemple.

Le seul ouvrage disponible sur le sujet... et il aurait pu ne pas paraître !

Le seul ouvrage disponible sur le sujet... et il aurait pu ne pas paraître !

Notes :

* Ainsi peut-on lire dans le Rapport sur le fonctionnement des forces aériennes de C.A. du 20e corps d'armée :

"En fait le Cdt de l'Aérostation de la 4e Armée, puis le Cdt de l'Aérostation de la IIIe Armée, n'ont cessé d'exercer directement le commandement du Bataillon 181 le plus souvent sans que le Cdt des FACA 20 n'en ait rien à connaître."

** La CAO 251 dépendait du BAO 186, placé sous l'autorité de l'état-major des forces aériennes du 41e Corps d'Armée Fortifié. Cette grande unité était placée au flan sud de la IXe Armée.

*** Rapport sur l'emploi de la CAO 251 durant les hostilités, cité par B Palmieri in L'aérostation de l'armée de l'Air 1939-1946 : Les unités, les opérations, les matériels, Histoire de l'aviation n°40, Lela Presse 2019 page 65

Sources :

  • Léglise P, Tableaux de l'aéronautique française, in L'Aéronautique n°223 décembre 1937 (illustration n°2)
  • Rapports d'activité durant les hostilités des commandants des FACA 8, 20 et 22 ;
  • Mouchotte R, Mes carnets, Service Historique de l'armée de l'Air 2000 ;
  • Palmieri B, L'aérostation de l'armée de l'Air 1939-1946 : Les unités, les opérations, les matériels, Histoire de l'aviation n°40, Lela Presse 2019 ;
  • Geneanet (illustration n°1).

Publié dans Panorama

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