ANF contre Messerschmitt

Publié le par Romain Lebourg

À la mémoire des 20 navigants qui ont trouvé la mort dans un ANF durant la campagne de 1939-40.

L'ANF 11X contre les Messerchmitt Bf 109

J'ai déjà eu l'occasion de parler des ANF 115 ou 117 dans un précédent article. J'ai également pu rappeler que cet appareil n'était pas si mauvais que cela. Et je maintiens que plus que l'appareil, c'était le concept même qui était dépassé.

Un appareil plus que correct pour le job

Si on en croît les témoignages aujourd'hui disponibles, les biplaces ANF-Les Mureaux étaient relativement bien conçus pour les missions d'observation. Ainsi, selon le sous-lieutenant Pierre Dugay, pilote au GAO 4/551 :

"C'est maintenant la prodigieuse montée du Mureaux, à des badins de l'ordre de 120/130 (ni des nœuds, ni des miles, mais de bons kilomètres à l'heure) et à un vario au moins égal à celui des chasseurs de l’époque. L'avion est stable, sain, agréable. On voit très bien dessous (l'observateur recoupe, à droite et à gauche, ses vues à la verticale), on se débrouille pour "deviner", sous l'aile et dans l'axe. On voit bien, également, au-dessus de l'aile, grâce à l’échancrure centrale.
[...]
"C'était, aussi, un fameux avion d'observateur, officine volante bien protégée par des pare-brises de taille convenable et où, avec un peu d'application, on pouvait accomplir un excellent travail...
"1

Le sous-lieutenant Edmond Petit, pilote au GAO 1/520, ne tarit pas non plus d'éloges à propos de l'ANF 115, dont son groupe était équipé :

"Cent cinquante kilomètres en cinquante minutes... Nous avions pris tout notre temps. Sans doute les Mureaux du GAO I/520 [...] étaient capables de voler plus vite. Tout de même, on était loin des 340 kilomètres/heure de moyenne que le "115" de 1934 avait réalisés dans la coupe Bibesco sur le parcours Paris-Bucarest. Il est vrai que depuis, et pour les besoins de la cause (je veux dire la guerre), nos biplaces avaient été considérablement alourdis : plaques de blindages, mitrailleuses, appareils photo, oxygène, et, malgré les 860 ch du "12 Y Crs" Hispano-Suiza, leurs performances s'en étaient trouvées quelque peu modifiées. Au moins étaient-ils encore très maniables et s'accrochaient-ils d'une façon étonnante en grimpant sec et très serré, heureuse disposition qui allait sauver la vie à plus d'un équipage aux prises avec les "Messerschmitt"."2

L'appareil était donc certes lent, mais il est s'avérait dont très bon grimpeur et très manœuvrable. De plus, c'était une bonne plate-forme d'observation. Il était donc parfait pour son rôle. Ah ! s'il n'y avait pas eu les Messerschmitt... comme le déplora Pierre Dugay en 1974.

L'ANF 115 était probablement le meilleur appareil d'observation français.

L'ANF 115 était probablement le meilleur appareil d'observation français.

Face aux "méchants Schmidt" :

Il est temps maintenant de voir un peu plus en détail, comment se passa la confrontation entre les ANF 115/117 et le chasseur standard de l'aviation allemande.

Quelques handicaps :

Passons rapidement sur la différence de vitesses. On peut comparer les vitesses maximales connues mais cela n'a pas beaucoup de sens. Entre un appareil qui ne peut atteindre les 350 km/h et ses poursuivants qui frôlent ou dépassent les 500 km/h : il n'y a pas photo !

En revanche, on peut parler de l'armement. Et là... c'est le drame ! L'armement arrière était constitué d'une mitrailleuse dorsale mobile et d'une mitrailleuse ventrale montée sur un support élastique. Au GAO 1/520, cette dernière n'était du reste pas montée à l'époque.3 À l'avant, les choses différaient d'une version à l'autre :

  • Sur l'ANF 117, on trouvait deux mitrailleuses de capot. Toutefois, les rapports de fin de guerre des GAO 1 et 2/506 et le témoignage de Pierre Dugay mentionnent que la synchronisation avec l'hélice était impossible à réaliser !
  • Sur l'ANF 115, le moteur permettait le montage d'un canon de 20 mm ou d'une mitrailleuse à travers l'axe de l'hélice. Devant la pénurie de canon, c'est la mitrailleuse qui fut systématiquement montée.

La mitrailleuse ventrale étant davantage là pour "faire peur", la défense d'un ANF 115 reposait donc sur plutôt deux mitrailleuses de 7,5 mm et celle de l'ANF 117, sur une seule ! C''était léger, mais on restait dans ce que faisait la "concurence".

Selon les sources l'avion fut équipé de blindage dès l'entrée en guerre (Pierre Dugay) ou en janvier 1940 (capitaine Charles de la Baume, GAO 2/5064).

Tirer partie de la manœuvrabilité :

En cas d'interception, la tactique de combat était la suivante :

"En temps de paix, il était admis que l'Observat[eur] devait assurer la défense ; le pilote cherchant, tout en étant en virage, à bien "placer" l'observateur, et partant, à ne pas faire de brusques manœuvres. Lui même ne devait tirer que si l'occasion se présentait [...]"5

Le 24 septembre 1939, malgré la protection de 10 chasseurs Morane-Saulnier 406 du GC I/3, un ANF 115 du GAO 1/520 fut surpris par au moins une paire de Messerschmitt Bf 109. Son observateur, le lieutenant Jean Bernard, fut blessé grièvement dès la deuxième passe. Le sous-lieutenant Edmond Petit n'eut donc comme solution que de manœuvrer. Grâce à la bonne agilité du Mureaux, il parvint à esquiver proprement une attaque et à se retrouver en bonne position deux fois. Il tira 70 cartouches avec sa mitrailleuse, sur ses assaillants. Et l'équipage put rentrer à Bon port, avec un appareil criblé d'impacts.

Il était donc possible à un équipage chanceux de s'en tirer... ce ne fut malheureusement pas une généralité.

Le Messerschmit Bf 109 E était le pire ennemi des appareils d'observation.

Le Messerschmit Bf 109 E était le pire ennemi des appareils d'observation.

Épargner les équipages

L'ANF 115 eut le triste honneur d'avoir été le premier appareil de l'armée de l'Air abattu avec son équipage : le sergent-chef Simon Piaccentini et le lieutenant Jean Davier, du GAO 553. Mais ces pertes - et d'autres - étaient probablement évitables !

Rccourcir les missions :

Le capitaine Charles de la Baume, commandant le GAO 2/506, résume probablement le mieux la situation de l'aviation d'observation française à cette époque :

"Il semble néanmoins que le règlement ait sous estimé la gêne apportée dans l'exécution des missions par la réaction de l'ennemi. Dans le secteur de la 3eme Armée l'ennemi a toujours déployé (surtout d'Octobre 1939 au 10 Mai 1940) une chasse nombreuse ; quand elle ne travaillait pas par permanence, elle était levée sur alerte par un système de guet parfaitement au point. Aussi a-t-on été amené à réduire progressivement la durée des missions pour en arriver à un délai de 15 à 20 minutes."6

On peut néanmoins s'interroger sur la durée des premières missions confiées aux ANF 11X. Ce que ne manquât pas de faire Edmond Petit en 1970, dans la revue Icare :

"quand on connaît les performances comparées du "Mureaux" et du "Messerschmitt" et qu'on a sous les yeux les ordres de l'époque, on ne peut qu'être frappé par les durées invraisemblables des vols qu'on demandait aux équipages quand il s'agissait de tourner en rond au-dessus d'un même objectif."7

En effet, même quand la "ceinture" de radar Freya n'était pas encore en place, il n'était pas difficile pour les rapides chasseurs allemands de rattraper leur lente proie... surtout si elle devait s'attarder.

Protéger les avions :

Une autre solution consistait à protéger l'avion par un autre Mureaux ou, mieux, des chasseurs. Toutefois, l'ennemi répondit à chaque fois en augmentant l’effectif de ces patrouilles, nous obligeant à faire de même. De plus, comme les moyens étaient insuffisants, les chasseurs n'agissaient généralement pas en escorte, mais en mission de protection : ils patrouillaient dans un secteur donné. Cette solution n'était pas optimale, comme on le signala au GR II/52 :

"Dans les missions ainsi protégées, l'équipage ne jouit plus d'une très grande tranquillité d'esprit  ; le dispositif de protection circule sur son itinéraire, disparaît aux vues de l'avion, reparaît en créant dans l'esprit des observateurs un doute quant à la nationalité des points aperçus, et lorsque les points sont identifiés ennemis, il est alors trop tard pour éviter un contact toujours désastreux pour l'avion de reconnaissance."8

Mais, même ainsi cela ne permit pas de satisfaire tout le monde ; au GAO 2/506, seules 6 missions photographiques furent protégées sur les quelques 120 effectuées durant toute la campagne ! Cependant, on peut constater que, même lorsque l'avion semble avoir bénéficier d'une escorte, le résultat ne fut pas là !

On peut alors rependre les mots du colonel Gabriel Cochet, commandant les froces aérienens et forces terrestre contre aéronefs de la Ve Armée : en résumé, le problème de l'observation et de la reconaissance n'est ici comme aileurs qu'un problème de chasse.9

Des erreurs du commandement

L'examen des pertes des GAO montre que les 6 premières pertes étaient des ANF. 2/3 sont attribuées à la chasse allemande et elles se soldèrent par la mort de 9 navigants ! Passé la première semaine d'opération (5 au 12 septembre), les décès sont moins nombreux. Cela tend à prouver que les meusres prises ont eu une utilité... même si l'impact de la météo sur les vols doit aussi être pris en compte.

Certes, je le répète, le biplace d'observation lent était un concept obsolète en 1939. Il ne pouvait faire illusion qu'en cas de supériorité aérienne. Avec le recul, les pertes observées dans les premiers jours paraissent d'autant plus surprenantes que :

  1. l'état-major français savait parfaitement que le Messerchmitt Bf 109 était un chasseur très rapide ;
  2. le problème d'assurer la protection des avions d'observation par la chasse et celui de leur vulnérabilité du fait de leur lenteur existait déjà en 1916 !
  3. le programme de triplace de travail tardait à aboutir, obligeant au maintien en ligne des biplaces d'observation. Et les Mureaux étaient les plus performants !

On peut donc se demander, pourquoi toutes les mesures n'ont pas été prises avant l'entrée en guerre pour réduire nos pertes. Les premiers jours du conflit ont-ils rendu nos dirigeant trop confiants ? L'offensive limitée en Sarre ne nécessitait pas, à mon avis, cette débauche de moyens.

 

Ainsi, on peut décrier l'état de notre aviation et de son matériel. Mais les ANF 115 et 117 étaient de bons appareils pour les missions qui leur étaient dévolus. Le Henschel 126, globalement équivalent, a moins mauvaise presse. Si leurs performances intirnsèques ne leur permettait pas d'échapper à leurs opposant, il ne faut pas oublier qu'une part de nos pertes est due à une mauvaise mise en oeuvre, à de mauvaises prévisions du haut-commandement. Il serait rassurant de savoir qu'il y avait un but à celà, même cynique. Mais ça n'excuserait rien.

Notes et sources :

1 Dugay P, J'ai piloté le Mureaux 117, in Le Fana de l'Aviation n°599 octobre 2019, pages 32-33 (article initialement publié dans le n°57 de juillet 1974)

2 Petit E, Drôle de guerre en Mureaux 115, in Icare n°53 printemps-été 1970, page 150

3 Ibid

4 Rapport sur les enseignements à tirer de la guerre rédigé par le Cne Charles de la Baume, page 8 ; carton AI 2 G8894

5 Rapport sur les enseignements à tirer de la guerre rédigé par le Cne Guillaume Robert le 18 novembre 1940, page 4 ; carton AI 2 G8893

6 Rapport sur les enseignements à tirer de la guerre rédigé par le Cne Charles de la Baume, page 9 ; carton AI 2 G8894

7 Petit E, Drôle de guerre en Mureaux 115, in Icare n°53 printemps-été 1970, page 150

8 Rapport sur les enseignements à tirer de la guerre dur GR II/52 carton AI 2 G8299 p 16. Notons que le GR II/52 utilisait, dès le début de la campagne, le Potez 63 et effectua quelques missions de "corps d'armée".

9 Ordres particuliers pour l'accompagnement des contre-attaque de chars du 22 octobre 1939 des FA 105, dernière page ; carton AI 2D73

Publié dans Les machines, Panorama

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