Aviation légère et armée de Terre

Publié le par RL

Une aviation légère pour l'armée de Terre

La création de l'armée de l'Air, en 1934, n'éteint pas les querelles entre terriens et aviateurs, bien au contraire. La volonté d'indépendance des derniers fait naître des craintes chez les premiers. La réduction de l’aviation de coopération (avec l'armée de Terre) que cela engendre, la menace de sa disparition sont très, très mal vues ! Les terriens se souviennent avec nostalgie des temps heureux de la fin de la Grande Guerre, lorsque chaque DI disposait de son escadrille d'observation, comme chaque corps d'armée, de l'amertume d'avoir dû "céder" leurs bombardiers au profit d'une Division Aérienne, bien vite démantelée une fois le conflit terminé.

Il faut dire que les stratèges de l'Air voudraient revenir à une force de bombardiers importante, opérant avec une certaine autonomie par rapport à la bataille terrestre. En ces temps de crise économique, il faut faire des choix car l'argent manque et les matériels aériens deviennent de plus en plus chers. L'armée de Terre doit désormais se contenter d'une seule escadrille d'observation par corps d'armée ! Et la volonté de l'Air de pouvoir divertir ses avions de leur but premier à son profit, fait naître le multiplace de combat qui diminuera presque de moitié le nombre d'appareils de cette escadrille !

Pour certains, c'en est trop et l'idée va germer dans les esprits de récupérer ces avions tant refusés.

Une expérience précurseur ?

Lorsque le Lt/Col Abel VERDURAND témoigna au procès de Riom, le 26 mars 1942, il fit quelques révélations sur l'utilisation d'avions légers. Si les imprécisions de sa dépositions sur les autres sujets abordés me laisse des doutes quand à la véracité de l'anecdote, elle me parait intéressante car reflétant un état d'esprit.

Abel VERDURAND n'est pas le premier péquin venu. Il chroniqua beaucoup dans la presse aéronautique avant guerre, aussi bien sur l’aviation civile que sur la technique. Officier de réserve dans l'armée de l'Air, il fut détaché à la Direction de l'Artillerie durant la guerre. Selon sa déposition, des avions légers furent utilisés en 1937, lors d'une manœuvre de chars dans le secteur d'Épernay. Ces appareils avaient été amenés par des réservistes et auraient donné satisfaction et pas les lourds appareils de l'armée de l'air. Et... malheureusement (comme par hasard !), on ne donna pas suite à cette expérimentation.

Il serait intéressant que je retrouve les traces de ces manœuvres, si elles existent, afin de savoir quelle trace l'histoire officielle en a gardée. Mais déjà une question surgit : que venaient faire ces avions légers civils sur une manœuvre militaire ? Y a-t-il eu une réelle volonté d'essayer ou simplement a-t-on voulu simuler un GAR en temps de guerre, donc avec sa section d'avions estafettes issus de la réquisition ? Cette anecdote me pose donc plus de questions qu'elle ne m'apporte de réponses.

Mais il reste avéré que l'utilisation d'avions légers fait, à cette époque, son chemin dans certains esprits !

De Havilland DH.80A Puss Moth, l'un des meilleurs avions privés de son temps. Cela donne une petite idée de ce à quoi pouvaient ressembler les appareils légers de l'époque.

De Havilland DH.80A Puss Moth, l'un des meilleurs avions privés de son temps. Cela donne une petite idée de ce à quoi pouvaient ressembler les appareils légers de l'époque.

L'Artillerie, première à revendiquer

L'Artillerie a très tôt voulu contrôler l’Aviation... dès le début, en fait ! Et elle a sans doute mal digéré de voir s'échapper ce vieux rêve ! L'Artillerie aime l'avion parce qu'il lui permet de régler ses tirs, donc d'améliorer sa précision et d'économiser ses munitions. Alors l'Artillerie va essayer de récupérer, chaque fois qu'elle le pourra du matériel aérien.

Cela commence avec l'autogire, cette espèce de chaînon manquant entre l'avion et l'hélicoptère. L'Artillerie s'intéresse à l'autogire car cet appareil permet presque un vol stationnaire, ce qui est pratique pour observer, et qu'il peut se poser à proximité des batteries pour prendre les ordres ou apporter des renseignements (en 1934, il est dépourvu de radio). Alors l'Artillerie va militer pour que l'on commande plein d'autogires. C'est peut-être grâce aux artilleurs que chaque GAR (type armée de Terre) devait, en théorie, disposer d'une section d'autogires. Le problème, c'est que les autogires sont lents et ne peuvent pas emporter d'armement défensif ; de plus leur charge offensive est très limitée. Du coup, l'armée de l'Air, qui n'a pas trop d'argent à jeter par les fenêtres, s'en désintéresse assez vite. Il n'en sera donc commandé qu'un petit nombre... et les artilleurs finiront d'ailleurs, un peu tard il est vrai, par reconnaître l'inadaptation de ce matériel pour leurs besoins.

Au printemps 1939, l'Inspecteur Général de l'Artillerie, le GA Charles CONDÉ et le GD Odilon PICQUENDAR, deuxième sous-chef à l'ÉM se réunissent avec l'Inspecteur Général de l'Aviation de Renseignement, le GAA Jean HOUDEMON et deux autres généraux. Depuis fin 1938, le "chef des artilleurs" porte un projet de création d'une Aviation d'Observation d'Artillerie dont le personnel et les moyens seraient fournis par cette arme mais formés et entretenus par l'armée de l'Air. Si des avions de tourisme très très légers avaient été un temps pressentis, les aviateurs vont orienter les choix vers des avions un peu plus lourds. S'en suivront des essais au camp de la Perthe pour déterminer quel appareil est le plus à même de remplir ces fonctions - essais auxquels participent des autogires. Je n'ai pas forcément vu tous les documents, mais il ressort que l'autogire est mis définitivement hors-jeu et que le choix des artilleurs se portent sur le Hanriot H-180M que l'armée de l'Air avait rejeté en tant qu'appareil d'observation mais dont elle possède une version pour la formation des pilotes.

Avec l'entrée en guerre, la bataille ne s'achève pas, mais le seul pas que fera le ministre de l'Air dans le sens de l'Artillerie consistera en la cession des autogires restants et la création d'une école de pilotage à Sommesous. Un geste un peu taquin, puisque tout le monde est alors pleinement convaincu que l'autogire n'a rien à faire sur un champ de bataille.

Le Morane-Saulnier MS-317. La différence avec le MS-315 testé par l'Artillerie en 1939 ? Le moteur américain Continental W-640K à la place du Salmson 9Nc.

Le Morane-Saulnier MS-317. La différence avec le MS-315 testé par l'Artillerie en 1939 ? Le moteur américain Continental W-640K à la place du Salmson 9Nc.

L'Infanterie s'y met aussi

L'Infanterie, reine des batailles, s'est intéressée assez tard à l'aviation et aux profits qu'elle pourrait en tirer pour combattre efficacement. Mais au sortir de la Grande Guerre, l'accompagnement au combat est clairement entré dans les mœurs. Le problème c'est qu'avec la réduction des moyens aériens alloués aux unités de l'armée de Terre, cette mission de l'aviation de coopération n'est clairement plus prioritaire ! Pourtant il semblerait qu'elle continue à être décrite dans le Règlement de l'Infanterie de 1938 (le fantassin serait-il têtu ou obstiné ?).

L'idée germe alors dans certains esprits de faire pareil que l'Artillerie : créer une aviation légère organique ! Un article du CdB Henri LAPORTE développant cette idée est d'ailleurs publié dans la Revue de l'Infanterie en juillet 1939. Je n'ai malheureusement pas pu trouver cet article mais j'ai lu la réponse que lui adressait un officier de l'armée de l'Air, chroniqueur dans la revue L'air, le 20 septembre 1939 (oui, on est en guerre, mais ce genre de sujet passe quand même la censure). Il semble donc que l'officier d'Infanterie voulait que son arme acquière des avions de tourisme légers, qui serviraient de balcon volant pour observer les lignes. Leur capacité à se poser et décoller en une centaine de mètres leur permettrait d'opérer près des PC et des batteries, donc à l'observateur de rendre compte ou donner des ordres rapidement. Rappelons qu'en 1937, l'Artillerie avait testé la liaison bilatérale par radio avec l'autogire avec un succès enthousiasmant ; mais la liaison radio bilatérale avec les avions, l'Infanterie, c'est pas son truc, surtout si ça se fait en phonie : le couple récepteur R 11 et panneaux de toile fonctionne tellement bien ! (et puis tout le monde n'était peut-être pas au courant : on se plaignit, par exemple, que des observateurs ne savait pas manipuler le poste ER 40). Autre absence remarquable : un armement de bord ! Le CdB LAPORTE estimait que jusqu'à une altitude de 2 000 m, le ciel au-dessus des lignes et dans leurs arrières immédiats était exempt de tout danger... Comme si l'ennemi n'avait pas, au moins, des mitrailleuses antiaériennes, comme nos propres fantassins et cavaliers ou que ces chasseurs négligeraient cette partie de l'espace aérien !

La réponse de l'aviateur est, on s'en doute, cinglante : c'est une ineptie qui s'appuie sur un concept dépassé. De plus, selon ce contradicteur, les ballons d'observation sont largement à même de fournir le travail d'observation demandé par l'Infanterie. Sauf que, leur nombre est faible (un par corps d'armée, en théorie) et que les officiers observateurs issus de l'armée de Terre sont tous artilleurs (sauf deux, passés à la Gendarmerie). Mais il va plus loin : le GAO peut venir en complément en photographiant de bon matin et avant la nuit le front pour fournir au commandant de quoi préparer sa manœuvre ; il n'y a qu'à renforcer les liaisons entre l'Infanterie et les sections photographiques pour obtenir les documents, professe-t-il. Cette réponse s'appuie malheureusement, elle aussi, sur un concept dépassé : celui d'une bataille largement statique, sans pénétration rapide d'unités mécanisées. Or, sur ce point, les idées commencent à évoluer aussi ! Pas sûr que l'offensive prévue une fois notre préparation achevée eût ressemblé à celles de 1918...

Le Piper J-3 Cub, un appareil civil qui sera militarisé...

Le Piper J-3 Cub, un appareil civil qui sera militarisé...

Des idées saugrenues ?

Pourquoi avoir voulu des avions de tourisme ? Je l'ai déjà évoqué, pour leur capacité à opérer près des PC... même si le risque de les faire repérer pouvait alors exister et que la liaison radio était tout à fait possible (et prévue dans le cas de l'Artillerie !). Ensuite pour ne pas froisser les aviateurs ! En effet, en commandant des appareils qui ne faisaient pas appel à des matériaux stratégiques, qui ne faisaient pas partie des matériels nécessaires à la modernisation des unités, on ne pouvait se voir reprocher d'empiéter sur le réarmement de l'armée de l'Air. Enfin, il y avait peut-être également une histoire de sous. Même si, dans le cas de l'Artillerie, on estimait que le contrôle ou le réglage de tirs faisait économiser des munitions, le gain financier espéré ne devait pas permettre l’achat d'appareils plus lourds. Quoi qu'il en fût, l'armée de Terre devant aussi moderniser ces matériels terrestres, l’achat d'avions aurait dû peser le moins possible sur les budgets.

Mais l'idée était-elle si sotte ? Pas forcément puisqu'au cours de la guerre, les alliés (et nous avec) mirent en œuvre de pareils avions légers pour régler le tir de leur artillerie. Mais il ne faut oublier deux choses :

  • La première, c'est qu'ils se sont assuré la maîtrise de l'air au-dessus du champ de bataille (et au-delà). Or, en 1939-1940, nous n'en avions pas les moyens ;
  • La seconde, c'est que ces appareils légers ont expérimenté à leurs dépends que la zone au-dessus des lignes n'en est pas sûre pour autant puisqu'il reste encore à composer avec la DCA ennemie... et celle des Allemands était plutôt efficace.

Si donc, concernant l'Artillerie, il n'était pas idiot, voire novateur, de vouloir recourir à des appareils légers pour le contrôle des tirs, dans le cas de l'Infanterie c'était sans doute plus risqué. Dans sa réponse au CdB LAPORTE, René MICHEL propose plutôt une coopération basée sur l'intervention d'une aviation d'appui, c'est-à-dire ce qui est déjà mis en place par le Luftwaffe grâce à son expérience en Espagne (enfin, celle de la Légion Condor) et ce que feront également les alliés à partir de 1942. Mais là encore, nous n'avions pas les moyens (et l'armée de Terre, la volonté).

...en Piper L-4 Grasshopper, utilisé par l'aviation américaine en Normandie

...en Piper L-4 Grasshopper, utilisé par l'aviation américaine en Normandie

Sources :

  • Anonyme, la 20e audience du procès de Riom, in Journal des débats politiques et littéraires du 28 mars 1942
  • Herr Maurice, Au procès de Riom, l’audition des témoins, in La Croix des 28 et 29 mars 1942
  • Michel René, Une aviation d’infanterie est-elle désirable ?, in L’air n°477, 20 septembre 1939
  • Moulin Jacques, Les autogires LeO C.30 et C.301, Profils Avions n°5, Lela Presse 2003
  • lesailesdelaterre.free.fr

Publié dans Panorama

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article