Avions et fortifications

Publié le par Romain Lebourg

L'avion de coopération et la fortification

Comme dans le reste de l'armée française, les transmissions au sein de la ligne Maginot fonctionnaient grâce au téléphone. Cependant, on finit quand même par songer à utiliser la radio comme moyen de secours. C'est ainsi que furent développés des postes de 250 W et 50 W pour nos ouvrages fortifiés. Le premier devait, entre autres, permettre la liaison avec l'avion de coopération et nous intéresse plus particulièrement.

Un autre poste, à ondes très courtes (4 à 7,50 m de longueur d'onde), devait permettre la liaison avec un autogire équipé d'un ER 40. Il fut testé avec succès en 1938 mais il n'a cependant jamais été utilisé pour cela durant la guerre; La raison en est simple : les autogires n'étaient pas en dotation dans les GAO opérant pour le compte des grandes unités de forteresse (GUF) ; mais rappelons qu'il était prévu, à brève échéance, de les verser à l'Artillerie, donc peut-être également aux GUF !

 

Le rôle de l'avion auprès des fortifications :

La situation durant la guerre :

Certaines Régions Fortifiées (RF) se voyaient rattacher un groupe aérien d'observation (GAO), opérant sous le contrôle d'un commandement des forces aériennes. Lorsque les RF devinrent des Corps d'Armée de Forteresse (CAF), cette situation ne changea pas. Au 10 mai 1940, la situation était la suivante :

    ArméeCAFQGGAOTerrain
    IX41e CAFSigny-l'Abbaye (08)GAO 547La Malmaison (08)
    III42e CAFBriey (54)GAO 1/506Doncourt-lès-Conflans (54)
    V43e CAFIngwiller (67)GAO 553Nancy - Azelot (54)
    VIII44e CAFDannemarie (68)GAO 1/584Valence - Chabeuil (26)*
    45e CAFOrnans (25)Néant ?

    * Ce GAO rapatrié d'AFN était encore en cours de transformation sur P. 63-11, voir ici.

    En septembre 1939, lorsque la guerre fut déclarée, le matériel des GAO rattachés à une RF était assez hétéroclite et seules deux unités étaient équipées avec des appareils à peu près récents (bien que déjà dépassés) :

    GAODotation
    GAO 1/5066 ANF-Les Mureaux 117 et 2 Potez 540
    GAO 5478 Breguet 270 et 3 Potez 25
    GAO 5537 ANF-Les Mureaux 115 et 2 Potez 540

    Comme indiqué précédemment, on note qu'aucune de ces unités ne possédait d'autogire (LeO C.30). Comme les autres GAO, elles reçurent des Potez 63-11 durant l'hiver ou le printemps 1940. Cela n'empêcha pas le GAO 553 d'utiliser encore des ANF 115 en mission de guerre, en mai 1940.

    Du point de vue organisationnel et matériel, la situation des RF puis des CAF semble donc avoir été la même que celle des CA et des divisions de la Cavalerie.

    Les missions des GAO aux profits des grandes unités de forteresse :

    Je n'ai pas retrouvé, dans les documents, d'information quand à un rôle spécifique de l'aviation de coopération auprès des GUF. Il faut croire que les missions étaient les mêmes qu'auprès d'un corps d'armée "ordinaire", à savoir :

    1. Le renseignement du commandement ;
    2. Les missions d'Artillerie ;
    3. L'accompagnement au combat de l'Infanterie.

    Mais, je rappelle que deux des GAO possédaient des P. 540, un appareil issu du programme BCR, qui servait plutôt dans les groupes de reconnaissance. Si je n'ai aucune information sur l'utilisation de ces avions par le GAO 1/506, il semble que ceux du GAO 553 aient servi entre la mobilisation et l'entrée en guerre ; ils ont été reversés le 31 octobre et le 7 novembre 1939 sans avoir, apparemment, effectué la moindre mission de guerre.

    M. Franck Roumy a eu la gentillesse de me fournir les documents existant sur le GAO 1/506 au SHD/Air. Ce groupe travaillait pour la RF de Metz, qui devint ensuite le 42e CAF. Si le journal de marche et d'opération a été perdu, le rapport sur les renseignements à tirer de la guerre, rédigé en novembre 1940 par son commandant, le Cne Guillaume Robert, à l'intention du Secrétaire d'État à l'Aviation, indique clairement l'activité du groupe :

    "Aucune mission d'Artillerie ni d'Infanterie n'a été exécutée par le Groupe. Par contre il a été exécuté de très nombreuses missions photo et reconnaissances photo."

    "Le Groupe [...] n'a eu à exécuter que des missions photos."

    La lecture d'un article consacré au GAO 553, qui était rattaché à la RF Lauter puis au 43e CAF en mai 1940, nous donne le même genre d'activité. Ce groupe opérant également un moment pour le 12e CA, il réalisa au moins une mission radio au profit de l'Artillerie et une autre de jalonnement et liaison auprès du 18e BCA. L'examen des pertes des GAO 547 et 1/584 semble abonder dans le sens que les GAO affectés au CAF ont eu une activité similaire à celle des autres GAO : de la reconnaissance au profit du commandement majoritairement.

    Le matériel radio des fortifications :

    Dans un ouvrage d'Artillerie, il existait un poste F 250 complet et un autre émetteur qui était commun à un maximum de quatre autres récepteurs, répartis dans les blocs de combat. Un de ces récepteurs type F était normalement dédié aux communications bilatérales avec l'aviation d'observation. Le poste F 250 permettait théoriquement la communication en télégraphie et en téléphonie et était parfaitement compatible avec les postes SARAM 0-10 des ANF 115, SARAM 3-10 des Potez 63-11 et les postes E 34, voire ER 35, des modèles plus anciens*.

    Un matériel peu pratique à l'usage :

    Toutefois, l'utilisation de la radio en casemate posait quelques problèmes. Pour des raisons de discrétion, les antennes n'étaient pas disposées verticalement, mais horizontalement sur la face arrière des ouvrages, voire dans des fossés !
     

    L'antenne du poste F 250 d'une casemate de l'ouvrage de Shoenenbourg (Lebourg)

    L'antenne du poste F 250 d'une casemate de l'ouvrage de Shoenenbourg (Lebourg)

    Cette disposition limitait les performances, comme l'indique les schémas suivants ; ces limites pouvaient être amplifiées par une mauvaise prise de terre, qui diminuait le rayonnement à l'émission et le fait que l'armature du béton armé absorbe l'énergie des ondes plutôt que de la réfléchir. D'autres pertes venaient du câblage et de l'humidité qu'il subissait, tandis que les éléments métalliques occasionnaient également des parasites.

    Le rayonnement de l'antenne (Lebourg)
    Le rayonnement de l'antenne (Lebourg)

    Le rayonnement de l'antenne (Lebourg)

    Malgré l'interdiction faite aux ouvrages d'émettre en temps de paix, plusieurs essais ont été menés entre ANF 115 et casemates. Les soucis dus à la position de l'antenne se manifestèrent bien évidemment, mais on eut également à déplorer l'encombrement de la bande passante au-delà d'une longueur d'onde de 200 m. De plus, comme les émissions du sol ne se faisaient qu'en radiographie, les liaisons bilatérales se révélèrent peu efficaces. La guerre s'augurait donc fort mal sur ce plan, d'autant que l'on ne se pencha sur un nouveau poste que le... 29 mai 1940 !

     
    Fortifications et GAO durant la guerre :

    Le rapport sur les renseignements à tirer de la guerre du Cne Guillaume Robert ne donne malheureusement aucune précision sur la qualité des liaisons radio entre avions et blocs d'artillerie, ni si on tenta d'en réaliser. Tout juste peut-on lire :

    "La retransmission des messages aux Potez 63-11 en mission donnait de bons résultats."

    On ignore donc qui envoyait les messages des Potez 63-11, c'est-à-dire s'il s'agissait d'un poste radio de l'armée de l'air (des FACA 23** ou du groupe) ou un poste F 250 du 42e CAF. Compte tenu du type de missions effectuées, la première hypothèse me parait plus probable. La lecture des articles de Matthieu Comas sur le GAO 553 n'aide malheureusement pas ; tout juste y apprend-on que la plage de longueurs d'onde utilisée par les postes civils était encore employée et que cela posa problème pour communiquer avec la voiture SARAM du groupe.

    Dans l'hypothèse où l'on tentât bien de les établir, il est peu probable que les liaisons radio entre les fortifications et un avion fussent meilleures qu'avant la guerre. D'autre part cette liaison eût été intéressante dans le cas d'une mission d'Artillerie ; or, à ma connaissance, il n'y en eut aucune de lancée.

    Un mal pour un bien ?

    Une des raisons du mauvais fonctionnement des communications par ondes radioélectriques avec les ouvrages fortifiés vient du fait que l'utilisation de cette technologie n'avait pas été prévue dès l'origine, contrairement à la téléphonie. Il a donc fallu s'adapter à des impératifs de discrétion et à une architecture déjà existante et non étudiée en conséquence.

    Outre les difficultés évoquées dans l'article, il ne faut pas oublier qu'une mission d'Artillerie aurait pu obliger l'avion à effectuer des allers-retours entre les objectifs et un coin de ciel où il pouvait capter son correspondant. Un petit manège allongeant inutilement la durée de la mission et augmentant donc le danger encouru par les équipages. En effet, cela donnait plus temps à l'ennemi pour mettre en œuvre son aviation de chasse qui, de plus, pouvait disposer d'informations suffisantes pour tendre une embuscade à l'équipage. De plus, si un premier survol pouvait surprendre les défenses anti-aériennes au sol, ce n'aurait plus été le cas des passages suivants...

    On peut donc penser qu'il est heureux pour les équipages des GAO qu'ils n'aient pas eu à effectuer de telles missions. Leur dangerosité était en effet plus importante que les missions effectuées au profits des unités plus "conventionnelles".

    Notes :

    * Les ANF 115 et 117 possédaient un poste ER 35 ou E 34, suivant les notices. L'ANF 115 a été rééquipé du SARAM 0-10, l'ANF 117 peut-être également. Le Breguet 270 a reçu l'E 34.

    ** Les Forces Aériennes de Corps d'Armée n°23 étaient rattachées à la Région Fortifiée de Metz, devenue ensuite 42e CAF.

    Sources :

    • Historique du GAO 1/506 conservé au SHD/Air, carton AI 2 G8893
    • Comas M, Le GAO 553 - Mureaux et Potez sur la ligne Maginot, in Avions n°187 et 188 2012
    • Sales A, Transmissions 1900 - 1940 - "histoire" des matériels volume 1, chez l'auteur 2016

    Publié dans Panorama

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