Bilan de la Sarre

Publié le par Romain Lebourg

Le bilan de l'offensive de la Sarre

Le 24 octobre 1939, s'achevait l'offensive limitée en Sarre. Suite au retrait des troupes françaises et à la contre-offensive allemande, chacun retrouvait ses positions à l'ouverture des hostilités. Pour l'armée française s'était également l'heure du bilan.

La mauvaise surprise de la chasse allemande

Les premiers engagements avec la chasse allemande et le performant Messerschmitt Bf 109 E ont été une mauvaise surprise pour les pilotes français. La dernière version du chasseur allemand se joue en effet facilement des Morane-Saulnier MS-406. En revanche, les Curtiss H-75, même s'il se font également distancer, soutiennent mieux la comparaison.

Contrairement à ce que l'on peut lire ici et là, la version E du Bf 109 entre en action dès le début des hostilités puisqu'elle équipe entièrement les deux Gruppen et l'état-major de la Jagdgeschawader 53. En revanche, les groupes de chasse lourde sont en attente de leur monture et doivent se "contenter" de la version D du Bf 109. Mais, même si ces performances sont inférieures, ce chasseur reste dangereux pour nos appareils de reconnaissance.

Ainsi, notre chasse perd 12 appareils définitivement et en voit 5 de plus endommagé. Côté allemand, c'est presque l'inverse puis seuls 5 appareils sont détruits et... 9 endommagés. Pis ! si on compte l’ensemble des pertes, notre aviation déplore quatre fois plus d'avions détruits (32 contre 8 !) pour un nombre d’appareils endommagés similaire (12 contre 11). Cela en dit long sur la supériorité de la chasse allemande et de son armement.

En dépit des déclarations claironnantes, force est d'admettre que notre aviation de chasse a été inefficace. Elle fut en effet incapable d'empêcher la chasse allemande de faire sa loi et donc protéger l'aviation de renseignement.

Le graphique montre clairement la surimportance des pertes françaises par rapport à celle des Allemands. La faiblesse des pertes britanniques est due à la faiblesse de leur engagement.

Le graphique montre clairement la surimportance des pertes françaises par rapport à celle des Allemands. La faiblesse des pertes britanniques est due à la faiblesse de leur engagement.

L'aviation de renseignement se retrouve dans de sales draps :

Du 8 septembre au 24 octobre, notre aviation de renseignement doit rayer 17 appareils de ses effectifs. 7 autres ont été endommagés à des degrés divers. On est donc loin de l'hécatombe que l'on nous décrit parfois... même si ce sont des pertes relativement lourdes.

Ainsi nos appareils de renseignements ont travaillé en relative quiétude sur un grand nombre de missions. Mais, en règle générale, une rencontre avec la chasse allemande se finit toujours mal ! Ce n'est pas forcément une surprise pour l'état-major mais c'est bien ce qu'il faut retenir.

La répartition des pertes de l'aviation française. L'aviation de renseignement représente plus de la moitié de ces pertes.

La répartition des pertes de l'aviation française. L'aviation de renseignement représente plus de la moitié de ces pertes.

Ainsi, dès le 22 septembre, le commandement de la Zone d'Opérations Aériennes Est a dû interdire de vol tous les appareils d'observation ancien. Seuls les ANF restaient en lice et, dès le 15 octobre, l'état-major de l'Air décidait le remplacement des GAO sur types anciens par des unités équipées d'ANF. Mais, on dut bientôt limiter leur mission à 1/4 d'heure au-dessus des lignes car eux-même n'étaient pas exempts de faiblesses.

Concernant la reconnaissance, la situation était pire. En effet, l'appareil standard de la reconnaissance d'armée, le Bloch MB-131, se voyait également interdit de vol le 22 septembre... pour les missions diurnes. La conséquence de cette décision fut assez néfaste pour l'aviation d'observation : en effet, il fut décider de rééquiper en potez 63-11 les groupes de reconnaissance avant de s'occuper des GAO ! Pourtant, les Potez 637 ont autant souffert face à la chasse allemande : cela augure mal la suite du conflit.

Le Boch MB-131, moderne mais trop lent et, comme tous ces camarades, trop faiblement armé.

Le Boch MB-131, moderne mais trop lent et, comme tous ces camarades, trop faiblement armé.

Première désillusion entre alliés ?

La RAF a également des leçons à tirer de ces premiers combats. Comme je l'ai rappelé dans un récent article consacré au Fairey Battle, ce dernier a montré toutes les limites de son concept.

Dans son livret consacré à l'appareil, Jean-Louis Roba indique que les Britanniques durent détachés deux squadron de Hurricane de l'Air component de la BEF parce que l'armée de l'Air était incapable de protéger les bombardiers britanniques. C'est vrai, le 20 septembre, les 4 MS-406 du GC II/6 n'ont pu empêcher la perte de 2 des 3 Battle qu'ils protégeaient. Mais on sait aussi que, pour l'Air Ministry, le problème n'était pas là.

En revanche, dès la fin du mois de septembre, les Dornier Do 17 P commencèrent à sillonner le territoire nationale et notamment la région de Reims, où se situaient les base des Fairey Battle ! Or un seul de ses appareils fut intercepté par la chasse française... parce qu'une patrouille du GC III/2 le rencontra par hasard !

Carte montrant les bases brittaniques. En bleu foncé celles des bombardiers Battle et en bleu clair celles des Hurricane.

Carte montrant les bases brittaniques. En bleu foncé celles des bombardiers Battle et en bleu clair celles des Hurricane.

Ainsi, l'arrivée des Hurricane vers le 10 octobre correspond probablement davantage à un besoin de protéger les bases britanniques. En effet, les Battle étant retirés des missions à ce stade du conflit, ils n'avaient plus besoin d'une escorte. Ce remaniement de l'ordre de bataille de la RAF en France pourrait donc être en lien avec l'incapacité française à mener efficacement sa stratégie (aérienne).

Les alliés en pleine déconfiture ?

En cette fin octobre, la situation des alliés est donc peu enviable. D'abord la Pologne a été vaincue. Or, la stratégie française reposait sur le fait de faire combattre l'Allemagne sur deux fronts. De plus l'action trop timorée en Sarre n'est pas de nature à rassurer de potentiels alliés en Europe centrale, comme la Roumanie. Cela complique donc une situation déjà assez mal engagée depuis l'abandon de la Tchécoslovaquie.

Sur le plan aérien, le matériel a clairement montré ses limites. Si celles de l'aviation étaient clairement connues (rappelez-vous du programme T-3), pour la chasse c'est plus problématique. Le Général Vuillemin avait déclaré que notre aviation légère de défense était dans un meilleur été qu'un an auparavant. Malheureusement, son homologue allemande également et elle continuait à lui être supérieure. Ainsi, au sortir de ces deux premiers mois de guerre, on peut dire que l'aviation française a subit une défaite. Et il faut moderniser d'urgence ! Malheureusement les appareils prometteurs (Bloch MB-174, Dewoitine D.520, Amiot 351/354...) sont en retard.

Du côté des britanniques, les bombardiers légers ont clairement montré l’obsolescence du concept. Mais il n'existe pas assez de bombardiers moyens pour tous les remplacer. Du reste ces derniers montrent également leur grande vulnérabilité... et leur remplaçant n'est également pas prêt d'arriver ! Quand on sait qu'ils étaient censés pallier notre retard dans ce domaine...

Sources :

  • Archives des unités engagées dans la bataille de Sarre et conservées au SHD
  • Article Wikipedia sur l'AASF (en anglais)
  • Cony C, Les combats aériens de la Drôle de Guerre, Batailles aériennes n°3 1998
  • Cornwell P, The Battle of France then and now, After the battle 2007
  • Roba J-L, L'histoire de la Jagdgeschwader 53 "Pik As", Batailles Aériennes n°57 2011
  • Roba J-L, La RAF en France en 1939-1940, 1re partie : Battle dans la tourmente mai-juin 1940, Batailles Aériennes n°67 2014
  • Roba J-L, La RAF en France en 1939-1940, 2e partie : Hurricane sur le continent tome 1, Batailles Aériennes n°68 2014

 

Publié dans Panorama

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B
En gros, il aurait fallu se moderniser dès 1930-1935 à la même cadence et avec la même intensité que les Allemands. :-S
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R
Bonjour,

Avoir du meilleur matériel, en plus grande quantité aurait aidé. Mais il reste l'utilisation : on savait depuis la première guerre mondiale que l'aviation de renseignement avait besoin que la suprématie aérienne soit conquise pour travailler correctement. Est-ce que du meilleur matériel aurait changé notre façon de l'utiliser ? Pas si sûr, vu la philosophie même de l'offensive de la Sarre.