Bombardement en 1940

Publié le par Romain Lebourg

Le Bombardement en 1940

L'autre jour, je voyais sur Facebook un poste présentant le Bloch 162, un quadrimoteur élégant et prometteur. Et quelqu'un de regretter qu'il ne soit pas entré en service... oubliant bien évidemment que l'on avait pas la doctrine pour l'employer !

Une force malmenées :

Lorsque l'armée de l'Air se détache de la tutelle de l'armée de Terre, le 1° avril 1933, son organisation n'est pas idéale. La loi du 2 juillet 1934, qui la fixe officiellement n'apporte que peu de progrès en la matière. En effet, l'organisation du temps de paix - les escadres subordonnées aux Régions aériennes- ne correspond en rien à celle du temps de guerre - les escadrilles dispersées aux armées ou les groupes dépendant de grands commandement créés à la mobilisation !

Une organisation mouvante :

Par décret du 3 octobre 1936, une nouvelle organisation est donc adoptée. Le bombardement est entièrement regroupé dans un corps aérien lourd. Ce dernier est divisé en trois divisions aériennes et en brigades aériennes. Cette disposition a deux mérites :

  • d'abord elle n'oblige pas un détricotage-retricotage des structures de commandement à la mobilisation et évite une période de flottement, néfaste en cas d'attaque brusquée ;
  • ensuite elle permet de concentrer les moyens de bombardement sous un seul commandement, donc évite, en théorie, une dispersion des forces et permet la mise en place d'une stratégie d'action.

Cette organisation s’accommode bien avec la volonté d'avoir d'un bombardement fort (c'est le dessein du Plan II) et agissant en indépendance. Elle ne plaît donc pas à l'armée de Terre, pour qui l'aviation est un auxiliaire nécessaire. Le programme qui donnera naissance aux bombardiers modernes de 1940, date de cette année 19361 !

L'année suivante, sort le programme pour un bombardier lourd. Mais suite au mécontentement de la Défense Nationale, Pierre Cot, alors ministre de l'Air, met de l'eau dans son vin. Il oriente la stratégie aérienne vers une plus grande intervention dans la bataille terrestre (création d'un Inspecteur générale des forces aériennes des théâtres d'opérations terrestres et des réserves de l'air par décret du 5 février 1937 modifiant celui du 7 septembre 1936). C'est d'ailleurs à ce moment qu'apparaît le programme pour un bombardier en vol rasant... et que débutent les premiers essais au CEAM ! Mais le véritable coup d'arrêt vient en 1938 avec son remplacement par Guy La Chambre. Le décret d'octobre 1936 est taillé en pièces : les corps aériens disparaissent et on revient quasiment à la situation de 1934. Un nouveau programme pour bombardiers moyens est également pondu... Mais pour autant, il est hors de question que les bombardiers agissent sur le front. Et les commission d'achat envoyé aux USA ne délaisseront pas les bombardiers stratégiques...

Ainsi, en septembre 1939, le bombardement est organisé en divisions et brigades aériennes. Ces dernières, vont être affectées aux différentes zones d'opération aérienne, calquées sur les groupes d'armée. Le bombardement perd sa capacité à agir en masse et sous l'impulsion d'un seul chef !

La division aérienne :

Sur le papier, la division aérienne trahit les anciennes conceptions de l'armée de l'Air. Elle est dotée d'un groupe de grande reconnaissance et de cinq à six groupes de bombardement appariés en escadres ("remplacées" par les groupements à partir du mois d'avril). On pourrait donc penser qu'il s'agit d'une unité pouvant agir en autonomie. Toutefois, contrairement aux groups du Bomber Command britannique, le matériel des escadres n'est pas homogène. On compte ainsi généralement trois modèles différents de bombardiers dans chaque division aérienne (un par escadre) ! Cela rend toute opération massive complexe voire impossible.

Mais l'un dans l'autre, peu importe puisque d'un part, il n'est pas question de bombarder les premiers et que, d'autre part, les types vétustes, après une coûteuse reconnaissance diurne, devront opérer de nuit ! Or, il est encore impensable de voler en formation, la nuit (et de toute façon tout le personnel n'est pas qualifié pour voler de nuit...)

Le matériel est vétuste et ses performances sont dépassées. Comme l'accent a été mis sur la rénovation de la chasse l'aviation légère de défense, mais aussi pour des raisons intrinsèques au matériel lui-même, la modernisation du bombardement tarde. Si bien, qu'au 10 mai 1940, seuls deux groupes de bombardiers moyens et deux de bombardement d'assaut sont opérationnels sur matériel moderne. Cela ne va pas faciliter un engagement massif. Et même avec l'arrivée du matériel américain, on ne le verra jamais. Alors que cela aurait été possible.

Sur cette affiche j'ai représenté les principaux types en ligne début mai 1940 : l'Amiot 143, le LeO 451 et le Breguet 693

Sur cette affiche j'ai représenté les principaux types en ligne début mai 1940 : l'Amiot 143, le LeO 451 et le Breguet 693

L'usage des unités de bombardement :

Durant la campagne de 1939-1940, le bombardement sera peu engagé. Il sera surtout actif principalement pendant les mois de mai et juin 1940.

Le bombardement au service de l'armée de Terre :

Dans les faits, dès l'annonce de l'attaque allemande, les groupes de bombardements sont regroupés sous l'autorité du commandant du théâtre d’opération nord et est, via le commandement des Forces aériennes de coopération. Les missions ne débutent que le 11 mai 1940. Les LeO 451 du Groupement n°6 sont engagés en dépit de leurs caractéristiques, dans des attaques de voies de communication et de ponts pour ralentir le flot des divisions allemandes attaquant en Belgique. Ainsi que l'explique Christian-Jacques Ehrengardt :

"Les bombardiers [...] ont été engagés dans des conditions pour lesquelles ils n'ont pas été conçus. Pour ces appareils, 600 m - l'altitude moyenne à laquelle se déroulent la plupart des interventions - c'est trop haut ou trop bas. [...] En outre, les viseurs des bombardiers moyens sont prévus pour une altitude moyenne de 4 000 m et non pour des bombardement en semi-piqué à 600 m."2

Les Bre 693 d'assaut se font tailler en pièce lors de leurs premières sorties dans le même type de mission... ce qui remet en cause leur mode d'emploi ! Alors que le soucis venait peut-être davantage de l'objectif fixé : ce type d'avion était sans doute plus approprié au-dessus du champ de bataille.

Dans les faits, les bombardiers français agissent majoritairement à rebours. En effet, le renseignement, de provenance diverses, n'est pas centralisé. De plus, comme les demandes d'interventions, ils remontent une longue chaîne hiérarchique. Il en va de même pour les ordres lorsqu'il redescendent. Ainsi, lorsque ces derniers touchent les groupes de bombardement, ils sont, généralement, déjà caducs ! Et comme ils sont exécutés quelques heures plus tard, on peut imaginer que la plupart des projectiles sont largués en vain.

Qui plus est, avec cette tactique de combler les désirs à court terme des unités terrestre, aucune stratégie d'ensemble ne se dégage. Pour l'armée de Terre, il semble donc que les bombardiers soient, au mieux, des pièces d'artillerie à très longue portée, au pire, une solution de derniers recours lorsque le front a craqué et qu'il n'y a plus rien pour colmater la brèche.

Mi-temps avec l'armée de l'Air :

L'armée de l'Air reprend le contrôle de ses bombardiers, après que le front ait été stabilisé sur le Somme et l'Aisne3. Les bombardiers modernes sont alors plus nombreux qu'au 10 mai, car les groupes sur matériel américains sont enfin opérationnels !

Et pourtant, on les envoie encore - et toujours- en petits paquets sur les voies de communication dans les arrières immédiats du front... ou plus loin, la nuit. Car les bombardiers nocturnes sont engagés en soutien des armées piégées dans le nord de la France. Les bombardements de l'Allemagne sont parcellaires (cela est laissé au "lourds" du Bomber Command). Une seule véritable mission sera lancée, en représailles à l'opération Paula, dans la nuit du 3 au 4 juin 1940 ; les moyens allouées restent dérisoires et l'entreprise... sans lendemain. Il n'y a, là encore, aucune stratégie d'ensemble qui se dessine... comme si l'armée de l'Air ne savait pas quoi faire avec son matériel.

Alors que l'armée de Terre est tenue en échec pour reprendre les têtes de pont allemande d’Abbeville et d'Amiens, aucun bombardement des lignes allemandes n'est envisagé. On serait donc tenter de dire que l'armée de l'Air n'utilise pas mieux ses bombardiers.

Un effort de collaboration

Du 26 au 5 juin 1940, les groupes de bombardement d'assaut sont laissés au service de la VIIe puis de la Xe Armée. Le général Girier met en place un terrain d'opération proche du front, à Beauvais et y détache quotidiennement six appareils de son groupement.  Sachant qu'une offensive a lieu au même moment à Amiens et Abbeville, tout est réuni pour une action inter-armée. Mais la guerre de Troie n'aura pas lieu...

Les bombardiers d'assaut vont connaître une activité bien faible. De l'aveu de leur commandant, le général Lucien Girier, du 28 au 2 juin, il sera obligé d'ordonner lui-même des missions ! Et elles s'effectueront toujours derrière les lignes, sur les voies de communication, sans réelle stratégie apparente.

Pis ! lorsque le général Girier propose au général Robert Altmayer de faire intervenir préventivement ses Bre 693 et 695 avant l'assaut du 4 juin contre la tête de pont d'Abbeville, il se voit opposer une fin de non recevoir :

"À la réunion préparatoire, j'avais proposé un bombardement des premières lignes ennemies, mais pour effectuer ce bombardement, il fallait situer le départ de l'attaque environ trois quarts d'heure après le lever du jour afin de permettre aux avions de décoller à l'aube ; l'État-Major avait fixé le départ de l'attaque à 4 heures et n'a pas voulu reculer l'heure H."4

Le général Altmayer aurait même répondu qu'il avait déjà trop de canons pour avoir besoin de ces avions. Les six puis vingt-et-un Breguet d'assaut détachés à Beauvais pour l'occasion vont donc rester l'arme au pied.... Et les fantassin seront cloués au sol par le feu ennemi, incapables de suivre les chars qui leur "ouvrent" la voie. Faute de moyens de transmission, personne n'en saura rien avant l'arrêt de l'attaque.

Le Douglas DB-7 un bombardier américian quadriplace, utilisé en triplace

Le Douglas DB-7 un bombardier américian quadriplace, utilisé en triplace

Des conséquences qui ont des causes :

L'étude de l'action des bombardiers français montre une sous utilisation du potentiel. Les raisons sont multiples :

  • les procédés longs et laborieux limitaient le nombre d'ordre de mission parvenant aux unités ;
  • les effectifs engagés sont toujours faibles sinon anémiques ;
  • la rareté du matériel a sans doute conduit à une politique d'économie ;
  • les objectifs sont affectés au jour le jour, sans vision d'ensemble.

Que ce soit de la part de l'armée de l'Air ou de l'armée de Terre, il ne se dégage aucune stratégie d'ensemble. Quel que soit leur modèle, les appareils sont engagés dans le même type de mission. Ainsi, alors que les bombardiers d'assaut auraient pu être efficaces sur la ligne de front ou ses arrières immédiats, ils ont été utilisés comme les bombardier moyens. Ces derniers ont, du reste, été également obligés d'opérer en dehors de leur domaine de compétence... Il en va de même pour les types anciens engagés de nuit : trop peu d'appareils sur trop d'objectifs, sans que l'on comprenne les raisons de leur choix.

Si, venant de l'armée de Terre, on peut comprendre cette absence de vison stratégique (elle subit une tactique à laquelle elle n'arrive pas à s'adapter suffisamment rapidement), venant de l'armée de l'Air, c'est plus incompréhensible. La lente et incertaine modernisation, combinée aux revirement, stratégiques des années 30, n'y sont, à mon avis, pas étrangers. J'ai donc du mal à croire que l'apparition des quadrimoteurs lourds aurait changé quoi que ce soit : quand on connaît la faible utilité des bombardements stratégiques alliés sur l'Allemagne, on peut se dire qu'elle eut été encore moindre dans les conditions de 1940, c'est-à-dire sans plan d'action.

Notes :

1 Dans les faits, il corrige celui de 1934 qui n'a pas encore abouti !

2 Ehrengartd C-J, Les sacrifiés : le bombardement français de 1940, in Aérojournal n° 21 avril-mai 2011, pp 54-55

3 Elle les reperd lors de la nouvelle offensive allemande, le 5 juin 1940.

4 Note du Général Girier, adressée au ministre de l'Air le 2 novembre 1945 et citée dans tome 2 des annexes au Rapport fait au nom de la Commission chargée d'enquêter sur les évènements survenus en France de 1933 à 1945, p 354

Sources :

  • Ehrengartd C-J, Le bombardement français tome 1 : 1939/1940, in Aérojournal HS n° 5 juin 2003
  • Ehrengartd C-J, Les sacrifiés : le bombardement français de 1940, in Aérojournal n° 21 avril-mai 2011
  • Facon P, L'histoire de l'Armée de l'air : une jeunesse tumultueuse (1880-1945), coll. Docavia n°50, éd Larivière 2004
  • Annexes au Rapport fait au nom de la Commission chargée d'enquêter sur les évènements survenus en France de 1933 à 1945 tome 2
  • Journal officiel de la République française des 7 octobre 1936 et 7 février 1937

Remerciement à Christian Maillot, qui m'a fournit l'ordre de bataille du bombardement français en septembre 1939, via les Aéroforums.

Publié dans Bombardement

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