Chercher la petite bête

Publié le par Romain Lebourg

Pourquoi chercher la petite bête ?

J'aime la précision. C'est un aspect de ma personnalité à deux tranchants : parfois c'est salutaire car être précis est nécessaire... parfois c'est bien plus embêtant. Dans mes recherches sur l'action aérienne de l'armée de l'Air lors de l'offensive limitée de la Sarre, je cherche à obtenir le plus de détails possible sur les actions et notamment les combats (parce les gens aiment quand ça saigne).

Or, il se trouve que pour un de ces combats aériens, il y a pléthore de sources. Et qu'elles ne sont pas toutes d'un même niveau de fiabilité ! Pourtant, malgré ce foisonnement, il reste quand même des zones d'ombres, qu'il m'est difficile d'éclaircir car elles ne racontent pas toujours la même histoire.

Une mission qui se termine mal :

Le 30 septembre 1939, un Potez 637 du GR II/52 est envoyé en mission photographique devant les positions du 8e CA. L'appareil est protégé par cinq Curtiss H-75 du GC II/4, répartis en deux patrouilles. L'appareil photo se montrant récalcitrant, la mission de reconnaissance dure un peu plus longtemps que prévue. Sur le chemin du retour, au sud-ouest de Bitche, la formation française est interceptée par des chasseurs allemands. Seuls deux chasseurs escortent alors le Potez. Et malgré leur intervention, celui-ci est abattu en flamme et vautré près de Berg, par son pilote.

Voilà qui se résume simplement. Mais quand on entre dans le détail, ça ne colle pas toujours.

Des sources qui se contredisent :

D'après les sources concernant les chasseurs - deux historiques rédigés par des chercheurs et le journal de marche et d'opérations (JMO) de l'escadrille, publié par le Fana - deux chasseurs ont escorté le Potez sur le chemin du retour, pendant que les trois autres ont pris une direction différente. Or, d'après le journal de marche des forces aériennes de la Ve Armée (FA 105), le Potez s'est trouvé très en arrière des chasseurs qui le protégeait et qui, eux, avait observé l'horaire. Ce qui donne déjà une première contradiction à éclairer.

Autre détails, durant sa descente en parachute, l'observateur a aperçu trois chasseurs français qui ont mis en fuite les assaillants du Potez. Certains auteurs indiquent que ces chasseurs étaient des MS-406, sans proposer d'unité. Le JMO de l'escadrille des chasseurs indique, au contraire, que l'officier français est venu féliciter les pilotes du groupe, le surlendemain. S'agit-il donc des deux chasseurs français restés en escorte, des trois autres ou d'une autre patrouille ? La première hypothèse est discutable puisqu'aucun combat n'est rapporté alors qu'une victoire a été revendiquée contre un des Bf 109. Malheureusement, les sources à ma disposition ne permettent pas de trancher en faveur de l'une des deux restantes.

Derniers représentants des chasseurs français de l'époque. À gauche, un Curtiss H-75 et, à droite, un D.3801, version suisse améliorée du MS-406. (Lebourg)

Derniers représentants des chasseurs français de l'époque. À gauche, un Curtiss H-75 et, à droite, un D.3801, version suisse améliorée du MS-406. (Lebourg)

Des sources qui tordent la vérité :

Autre intérêt de ce combat : il a eu droit aux honneurs de la presse. Pas moins de trois articles l'ont mentionné ! Le plus complet est sans doute celui du général Pierre Weiss, paru dans l'édition du Matin du 14 octobre 1939. Mais il est sans doute aussi le plus faux !

Tout d'abord, il mentionne que le combat a eu lieu au-dessus du territoire ennemi alors que ce ne fut absolument pas le cas. Ensuite, il élabore un scénario très différent de la réalité : les Messerschmitt font d'abord face au Potez et lui barrent la route, comme trois malabars au fond d'une impasse. Ensuite, l'observateur attend que la  frontière soit passée pour sauter. De même certains détails techniques sont totalement inventés, peut-être parfois pour ne pas renseigner d'éventuels espions... Toutefois, la seule revendication allemande concordante vient accréditer cette fadaise, puisqu'elle situe la victoire au-dessus de... Sarrebruck (radio-Stuttgart a-t-elle diffusé l'information ?) !

Cependant, il ne faut pas oublier que ce récit futt publié à un moment où l'on entrait dans la Drôle de Guerre, c'est-à-dire une période de relative inactivité aux armées. Il était alors bon de montrer que l'on se battait avec courage et détermination... et surtout chez l'ennemi. De toute façon, indiquer que le combat avait eu lieu assez loin derrière nos lignes c'était reconnaître que nous étions incapables d'empêcher les avions allemands de parcourir notre espace aérien. Outre avouer que nos avions n'était pas en sécurité dans nos cieux, cela pouvait également ouvrir la porte à une psychose du bombardement.

En remettant les articles dans leur contexte, on comprends donc ces nombreuses entorses, relevées par comparaison avec les documents plus officiels (comme un rapport du chef des FA 105).

Carte indiquant le secteur concerné par la mission du GR II/52 du 30 septembre 1939. Le crash a bein eu lieu loin derrière lignes. (fond de carte : plan IGN depuis Géoportail).

Carte indiquant le secteur concerné par la mission du GR II/52 du 30 septembre 1939. Le crash a bein eu lieu loin derrière lignes. (fond de carte : plan IGN depuis Géoportail).

Quel intérêt de pinailler ?

On peut toutefois de demander s'il est utile de chercher la petite bête. Une réaction que l'on oppose parfois à ceux qui cherchent à savoir qui a abattu qui dans un combat aérien.

Dans notre cas, il est vrai qu'éclaircir les zones d'ombre ne changera pas le résultat. Mais le déroulement de ce combat a eu un impact sur la suite des opérations pour les unités opérant sous le contrôle des FA 105. En effet, se rendant compte, à tord ou à raison, que le Potez était seul, le colonel Gabriel Cochet va exiger, dans son ordre d'opération n°20 que les patrouilles de chasses devront accompagner les avions protégés jusqu'à leur retour à proximité du terrain !

Le JMO des chasseurs qui nous est parvenu a été écrit après l'armistice du juin 1940. Même si son rédacteur indique s'être basé sur les notes de certains pilotes, il comporte forcément des lacunes, des erreurs et des oublis. Je ne pense pas que la vérité y ait été volontairement travestie. Mais force est de constater qu'on ne sait pas comme le colonel Cochet a "su" que l'avion n'était pas protégé efficacement : est-ce le capitaine Roger Dudézert, l'observateur, qui le lui a dit ? Les rapports pilotes de chasse ? Un mystère qui ne pourra sans doute pas être éclairci mais qui pourrait éclairer sur la difficulté pour les chefs d'avoir les renseignements précis sur la situation et y apporter la meilleure réponse possible.

De cette petite étude succincte, il ressort donc que la confrontation de différentes et multiples sources, peut soulever des questions qui n'existeraient pas si on limitait le panel d'informations. Mais elle permet d'appréhender des sujets connexes qui sont tout aussi intéressant, comme les impératifs de garder le moral de l'arrière. Enfin, elle oblige a un peu d'humilité car il reste toujours des zones inconnues, que l'on ne réussira jamais à explorer.

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