Disparition de l'aviation d'observation

Publié le par Romain Lebourg

La disparition de l'aviation d'observation !

Diantre que voilà un titre mélangeant habilement allitération et assonance, qui devrait me faire dresser les cheveux sur la tête et trembler de frisson ! Et pourtant ce n'est pas une fiction : l'aviation d'observation a bien failli disparaître !

Une mutation dans un contexte économique difficile :

Dès sa création, l'armée de l'Air s'orienta vers une doctrine plus offensive que défensive, issue de la théorie de l'Italien Giulio Douhet. Cette doctrine faisait la part belle au bombardier, qui devint à l'Aviation ce que l'Infanterie était à l'armée de Terre : le roi des batailles ! Mais quand l'argent manque, il faut faire des choix. Or, en 1934, on ne pouvait pas créer de nouvelles escadrilles et faire entrer un matériel nouveau. C'est dans cette optique que naquit le programme BCR, dont j'ai déjà parlé.

Or, le BCR, pour reprendre une locution célèbre, n'était bon à rien et mauvais en tout. De plus, c'était sans doute une première étape pour un projet plus ambitieux : rendre les escadrilles d'observation polyvalentes, pour mieux les transformer l'heure venue. Oui, mais l'armée de Terre n'était pas d'accord ! Elle refusait de laisser filer "son" aviation, que l'armée de l'Air s'estimait pourtant en droit de "récupérer". Comme le pense un contributeur sur le forum ATF 40, le ministère de l'Air aurait pu en profiter pour lâcher du lest en abandonnant les matériels d'observation à la Défense Nationale. Mais qui les aurait utilisé, entretenus, stockés ?

Ainsi, début 1937, le ministère de l'Air créa des Groupes Aériens Régionaux type armée de terre (GAR) à partir des Cercles Aériens Régionaux (CAR), chargés d'entraîner le personnel de la réserve. Les escadre d'observation n'avaient donc plus longtemps à vivre en tant que telle.

Une première vague de transformation :

Un premier lot de transformation eut lieu le 1er avril 1937. Il concernait principalement des unités de reconnaissance, car les GAR n'étaient probablement pas encore assez nombreux.

Comme on le constate, il s'agissait de changements de dénomination et réarrangements. Il n'y eut aucune création d'escadrille. Même si la réalité est un peu plus complexe, le nombre d'escadres de reconnaissance restait globalement le même, et une escadre d'observation avait été transformée en escadre de bombardement. L'aviation lourde de défense, comme on l'appelait alors, ne prenait donc pas encore en masse.

Un cas particulier : le groupe autonome de Bouy

En 1934, le groupe de Bouy était directement rattaché à la 12e demi-brigade aérienne, qui devint 11e brigade aérienne en 1936. Cette même année, il devint le GB III/12 mais conserva son lieu de stationnement (le reste de la 12e escadre était basé à Reims).

En mai 1937, le GB III/12 changea à nouveau de désignation pour s'appeler 14e Groupe Aérien Autonome (14e GAA). Il quitta également le giron de la 12e escadre de bombardement pour être aux ordres directs du Grand Quartier Général de l'Air (GQGA). C'était en fait une normalisation de la situation car il opérait déjà pour son compte lorsqu'il intégra la 12e escadre.

L'agrégation à la 12e escadre s'était peu ou prou accompagné d'un changement de matériel. Aux Potez 25TOE et ANF-Les Mureaux 113 avait succédé un appareil issu du programme BCR : l'Amiot 143. C'est sur cet appareil, principalement voué au bombardement, que le groupe opéra jusqu'à sa conversion sur Bloch MB-131 au début de l'année 1939.

Le 14e GAA fut d'ailleurs le seul groupe de reconnaissance à utiliser l'Amiot 143. À la lecture des informations rassemblées par Jérôme Ribeiro et Michel Ledet (in L'Amiot 143 : de l'Amiot 140 à l'Amiot 150, Profils d'Avions n°18, Lela Presse 2013) sur cette unité, il apparait que les entraînements ne visaient pas uniquement les missions de reconnaissance, mais également celles de bombardement ! Et ce, jusqu'à la transformation sur MB-131. Autrement dit, le groupe avait une double casquette, parfaitement permise par son matériel.

L’utilisation du bombardier Amiot, prévu pour ce double emploi, ne me semble donc pas anodine. La vitesse de pointe de l'Amiot 143 était plus faible que celle du Potez 540, ce qui limitait la survie d'un appareil isolé en milieu hostile ; force est de constater que les décideurs devaient en être conscients puisqu'ils ne fut utilisé principalement que comme bombardier et, à partir de 1938, de nuit.

Pour moi, elle est un signe qui ne trompe pas : le 14e GAA était voué à appuyer l'aviation lourde de défense et sans doute plus fréquemment que les autres groupes de l'aviation de renseignement. Le fait qu'il soit aux ordres directs du GQGA devait d'ailleurs pouvoir grandement faciliter la chose.

La seconde vague de transformation :

Le 1er janvier 1938 fut le grand jour ! La totalité des escadre d'observation disparut. Mais toutes ne furent pas transformées en unité de bombardement  :

Ainsi, seuls trois quatre escadres de bombardement virent le jour, ainsi que deux une escadres mixtes. Globalement, c'est l'équivalent de cinq quatre groupes de reconnaissances et de quatre cinq escadres de bombardement qui furent créés. Là encore, il ne s'agissait en fait que d'un jeu de changement d'attribution : aucune création d'escadrille n'a lieu.

À noter que, contrairement à ce qu'indique le schéma, la 35e EO devint bel et bien 35e EB et reçut des Amiot 143. Ce n'est qu'à partir de mars 1939, que le GB I/35 se convertit sur MB-131 et fut renommé GR I/35. Le GB II/35 resta avec son équipement périmé pendant encore un an avant d'être transformé en unité d'aviation d'assaut (mais ceci est une autre histoire).

Une exception pour confirmer la règle ?

La seule entorse à cette règle concerne la 22e escadre. En 1938, cette dernière était équipé d'Amiot 143 et donc spécialisée dans le bombardement. Mais, à partir du mois d'octobre, sa transformation sur MB-131 fut amorcée. Mi-décembre, elle était effective pour les quatre escadrilles de l'escadre. Le 14 janvier, la 22e escadre de bombardement devient 22e escadre de reconnaissance.

Je n'ai pas d'information quant à la transformation à rebours de la dynamique engagée. Peut-être n'avait-on plus assez d'unité de reconnaissance pour pouvoir assurer la grande reconnaissance au profit de l'aviation réservée et la reconnaissance d'armée. Il se trouve que les GR I/22 et GR II/22 furent effectivement affectés aux armées et que les trois divisions aériennes de la Ière Armée aérienne furent toutes pourvues d'un groupe de grande reconnaissance, évitant en cela aux groupes de bombardement de devoir employer une partie de leurs moyens à cette mission.

Last but not least :

Une dernière transformation intervint le 1er avril 1940, lorsque les GR I/54 et II/54 devinrent officiellement GBA I/54 et II/54. Mais ce projet n'était que l'aboutissement d'un long processus puisque la 1ère escadrille du GR I/54 expérimentait le bombardement en vol rasant depuis... 1936 !

Commentaires :

Comme on le voit, si l’aviation de bombardement pris l'ampleur, il s'agissait d'un jeu à somme nulle. Dans le contexte de crise économique dont on peinait à sortir et de réarmement qui se hâtait trop lentement, il ne pouvait en être autrement. D'autant que, pour créer des escadres, il fallait certes du matériel (et cela resta un problème) mais aussi du personnel et des chefs ! Or sur ce plan là, les choses n'étaient pas idéales. En témoigne l'inflation des effectifs de la chasse en mai 1939 par la création de 3e groupe dans presque toutes les escadres : cela évitait la constitutions d'état-majors d'escadre supplémentaire, donc limitait le besoin en officiers supérieurs. De plus, le personnel venait principalement des escadrilles-sœurs (et elles eurent parfois du mal à s'en remettre !).

Le manque de personnel resta un problème. Car contrairement à l'aviation légère de défense, l'aviation lourde ne bénéficiait pas du même attrait ! Aucune mesure ne put contrer efficacement la fuite des personnel vers les autres branches de l'aviation. Même l'aviation de renseignement était préférée ; un comble ! De plus, si la production d'avions finit par décoller, la formation des personnels n'en fit pas autant. De sorte que les pertes au combat furent difficiles à combler et qu'une éventuelle montée en puissance avec création de nouveaux groupe(ment)s eut été difficile à mettre en place rapidement, sur le plan des effectifs.

La mort de l'aviation d'observation était inscrite dans l'orientation de la nouvelle armée de l'Air. Et le conflit à venir montra que, pour la coopération avec les troupes au sol, le temps des appareils lents était révolu. L'idée n'était donc pas sotte en soi et plutôt adaptée aux problèmes du moment. Mais la contrepartie imposée (la transformation des CAR en GAR)empêcha certainement l'Air de disposer d'une manne de réservistes pour renforcer ses unités aériennes. Si cela n'aurait probablement rien changé pour le bombardement (à cause des faibles cadences de sortie des matériels récents), peut-être que pour la chasse c'eut été différent. Transférer l'aviation de renseignement à l'armée de Terre n'était probablement pas simple mais on peut se questionner sur les retombées.

Sources :

  • Facon P, L'histoire de l'Armée de l'Air : Une jeunesse tumultueuse (1880-1945), Docavia n°50, éditions Larivière 2004
  • Ribeiro J, L'Amiot 143 : de l'Amiot 140 à l'Amiot 150, Profils d'Avions n°18, Lela Presse 2013
  • Site internet Traditions des escadrilles de l'armée de l'Air

Publié dans Panorama, Bombardement

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