Dunkerque

Publié le par RL

Survoler Dunkerque : l'armée de l'Air en Angleterre

L'impossibilité de coopérer avec la I° Armée :

Dès le 17 mai 1940, les unités de l'aviation de coopération rattachées aux armées du GA 1 commencent à être rappatriées vers le sud de la Somme. Ce repli est achevé le 22 mai par celui du GAO 516, dernière unité aérienne présente dans la poche maintenant formée depuis le 20 mai. Si les groupes de chasse et de reconnaissance vont poursuivre leur activité, il n'en sera pas de même des nombreux GAO qui devront, pour la plupart, reverser leurs appareils encore en état de vol et seront dissouts (comme le GAO 504) ou envoyés attendre un rééquipement qui ne se fera pas (GA0 503 et 552 par exemple).

Dès ce 22 mai, après l'échec de l'envoi de renforts (des trois Potez 63-11 envoyés à Saint-Omer, deux sont détruits lors d'un bombardement), on envisage l'envoi d'une petite force aérienne en Angleterre, pour opérer au-dessus du nord de la France tout en restant à l'abri des bombardiers ennemis. Les discussions avec les autorités britanniques débouchent sur un accord de ces dernières et, le 25 mai 1940, une réunion se tient au PC de la ZOAN* sur le terrain de Chantilly/Les Aigles.

Cette réunion se fait sous l'égide du GCA François d'Astier de la Vigerie qui commande la ZOAN. Sont également conviés, le GBA Paul Cannone, commandant les FA 101, les forces aérienens de la I° Armée, et le Cdt Georges Fayet, commandant le groupe de reconnaissance de cette I° Armée, le GR I/14. Le GCA Marcel Tétu, chef des Forces Aériennes de Coopération avec l'armée de Terre ne semble pas avoir été convié. À  l'issue des entretiens, il est décidé d'envoyer une petite force comprenant quelques appareils de reconnaissance du GR I/14 et l'équivalent d'une escadrille du GC II/8, commandé par le Cdt Octave de Ponton d'Amércourt (ce groupe dépend de l'Amiral Nord) ; c'est le Cdt Fayet qui commandera le détachement. Des MB-220 assureront le ravitaillement.

Pendant ce temps, du 22 au 24 mai, seule l'Aéronautique navale soutien les troupes au sol en employant les reliquats de l'escadrille AB1 et ses hydravions torpilleurs Latécoère 298, basés à Cherbourg. Si les Vought 156 s'en tirent sans trop de mal, une rencontre entre la chasse allemande et les Laté 298 de l'escadrille T2, le 23 mai, tourne au massacre. Par chance, ce sera la seule confrontation. Cet épisode quelque peu navrant montre, s'il en était besoin, le desarroi dans lequel se trouvent les ailes françaises pour soutenir nos forces terrestres encerclées.

* La ZOAN est l'organe de l'armée de l'Air chapeautant les unités aériennes opérant au-dessus de la zone d'action du GA 1, même si celles rattachées aux grandes unités de ce GA, bien que partie intégrante de l'organigramme (et parfois de groupement), sont placées sous le commandement des Forces Aérienens de Coopération avec l'armée de Terre et échappent.

Les unités aériennes françaises en Angleterre :

Les deux groupes pressentis pour le détachement sont d'abord envoyés en Basse-Normandie à Fontenay-le-Marmion, près de Caen, et Deauville. Le 27 mai, trois Potez du GR I/14 et un Bloch MB-220  s'envolent pour l'Angleterre où ils découvrent que rien n'est prévu pour leur séjour. Le GC II/8 rejoint Deauville/Saint-Gatien où il patiente plusieurs jours après la météo pour traverser la Manche. Pendant ce temps, de l'autre côté, on se démène sans succès pour obtenir une liaison radio fiable avec les troupes encerclées. Le temps presse : l'opération Dynamo a débuté depuis le 26 mai et, le 28 mai, l'armée belge a capitulé, réduisant encore la taille de la poche et les unités assurant sa défense.

Le 29 mai, c'est le GCA Bertrand Falgade, commandant initialement le 16° CA, qui reçoit du VAE Jean Abrila, Amiral Nord, le commandement des défenses de la poche de Dunkerque - de Panne. Le détachement français ne travaillera désormais que pour ce corps d'armée et surtout son artillerie.

Le 30 mai, treize Bloch MB-152 du GC II/8 rejoignent enfin le terrain Lympne, où les attendent les Potez du GR I/14 ; c'est un voyage au bout du monde pour ses chasseurs aux pattes fort courtes. Qui plus est, les communications semblent sainement établies avec la France et une première mission tombe pour le lendemain. Mais les Bloch n'ont plus d'huile et celle des britanniques ne convient pas : ce sera donc sans eux !

Le 31 mai, après dissipation du mauvais temps, un Potez 63-11 du GR I/14 s'envole donc vers la poche ressérée autour de Dunkerque, escorté par un squadron de Hurricane. Malgré l'attaque de Bf 110 et les taquineries de la Flak, il peut mener sa mission à bien. Toutefois, sans doute échaudé par les caprices de l'éther, le VAE Abrial aurait décidé d'envoyer le GBA Cannone à Lympne - une autre source dit que ce général s'y décida lui-même - pour y superviser le travail des aviateurs français.

Le 1° juin, les MB-152 sont enfin opérationnels. Et il ne vont pas chômer car l'arrivée du GBA Cannone va correspondre avec une hausse du nombre de missions.
Une première mission de coouverture est menée avec trois squadron de chasseurs britanniques en début de matinée. Dans l'après-midi, un Potez, accompagné de huit Bloch et de Hurricane (No. 151 Sqn ?), décolle pour relever l'emplacement des batteries d'artillerie allemandes et transmettre leurs positions à celle du 16° CA. La formation française arrive en plein bombardement. L'escorte se lance dans la mêlée et un Junkers 88 de la 3.(F)/123 est abbattu par l'A/C Alfred Marchais et l'Adj Maurice Nicole, en collaboration avec le S/L Edward Donaldson du No. 151 Sqn. Pendant ce temps, le Potez repère deux batteries aux environs de Bergues et peut transmettre leurs coordonnées au 16° CA.
Les MB-152 repartent, en fin d'après-midi, escorter cinq à six Vought V-156F de l'escadrille AB1, qui doivent bombarder une batterie d'artillerie lourde à... Bergues ! Les chasseurs perdent leurs protégés au-dessus de Cassel, suite à une erreur de navigation des bombardiers ; il semble cependant que ces derniers aient pu effectuer leur misison : quatre rentrent directement à leur base de Cherbourg/Querqueville et un à deux en Grande-Bretagne.

Dans l'après-midi du 2 juin, le détachement du GR I/14 reçoit le renfort de deux Potez 63-11. Deux heures avant, à 13h30, une nouvelle demande de reconnaissance des batteries allemandes au profit de l'artillerie du 16° CA était tombée. Ce n'est toutefois qu'à 17h45 qu'un Potez et huit Bloch décollent de Lympne. Comme la veille, le dispositif arrive en même temps que les bombardiers allemands. L'escorte se rue sur les intrus, sans résultat. Le Potez est pris à partie par des Bf 110, la Flak et... des Hurricane qui le prennent pour un Bf 110 (une erreur fréquente). Cette fois, l'appareil de reconnaissance français ne peut effectuer sa mission de façon complète, à cause de ses multiples désagréments.

Le ravitaillement de la poche :

L'envoi d'un contingent, fort limité, en Grande-Bretagne, s'est accompagné d'une action, très timide, de nos force de bombadement. Les nuits des 27 au 28 et du 28 au 29 mai, les appareils du Groupement n°9 ont été envoyés en mission de bombardement au-dessus du nord de la France, mais les objectifs visés étaient principalement des terrains d'aviation et non les troupes allemandes.

À partir de la nuit du 30 au 31 mai, les appareils du Groupement n°9 sont envoyés ravitailler la poche de Dunkerque - De Panne. Deux MB-210 du GB II/21, trois Amiot 143 du GB II/34 et trois du GB I/34, accompagnés d'un Amiot 354 sont missionés. La brume empêche les appareils du GB I/34 d'effectuer leur mission mais ceux du II/34 larguent 2 400 tonnes de munition. La nuit suivante, sept Amiot 143 de l'ex-34° escadre sont renvoyés larguer du ravitaillement. Quatre font demi-tour et un cinquième est endommagé par la Flak. Outre le faible nombre d'appareil enagés, le fait que les colis étaient largés sans parachute depuis la soute fait que le rendement de ces opérations dut être bien faible.

Le 1° juin, à 14h00, faisant fi de la mésaventure du 24 mai*, deux Martin 167F du GB I/63 décollent de Saint-André-de-l'Eure pour larguer du matériel médicale au-dessus de Zuydcoote. Les deux bimoteurs font étape à Lympne, d'où il repartent à 18h30, sans escorte. Si la chasse allemande leur fiche la paix, il n'en va pas de même de la DCA, qui se déchaîne contre eux : seuls dix colis peuvent être largués et les deux appareils rentrent en Angleterre endommagés ; l'un d'eux devra être abandonné le lendemain. C'est la dernière tentative de ravitaillement du camp retranché par la voie des airs.

*Deux appareils furent envoyés porter des fonds à la préfecture du Nord mais la DCA britannique du terrain de Lille/Lesquin les abattit tous les deux, tuant cinq des six aviateurs français. Un troisème appareil, parti en liaison pour Ostende eut plus de chance.

Combattre jusqu'au bout :

Lorsque le jour se lève sur les plage de Dunkerque - De Panne, le 3 juin, les restes du BEF piégés au nord de la France et en Blegique ont été évacués. Le GBA Cannone s'envole pour Londres en MB-220 pour demander la poursuite des opérations de rapatriement, au profit des défenseurs français. Il ordone également deux missions au profit de l'artillerie du 16° CA : il faut continuer à soutenir nos forces terrestres.
La première mission, un Potez 63-11 et huit MB-152, s'envole à 12h45 et ne rencontre aucune opposition aérienne allemande et pour cause : la Luftwaffe est occupée au-dessus de la région parisienne. Bien que la liaison soit perdue avec les défenseurs de la poche depuis 16h45, une formation identique décolle à 18h30 et ne connaît pas plus de désagréments. Nous ignorons toutefois si les rensiegnements recueillis purent être transmis au 16° CA.
Ce 3 juin voit aussi le bombardement du Fort des Dunes par la Luftwaffe. Parmi les nombreuses victimes, on trouve le Lt-Col Émile Le Nôtre, remplaçant le GBA Canonne à la tête des FA 101 et anciennement commandant de la DCA.

Le lendemain, 4 juin, à 10h, un message du GBA Cannone met fin aux missions des aviateurs français détachés en Angleterre ; c'est également à ce moment que l'armée allemande investit la ville de Dunkerque, clôturant l'opération Dynamo. Le retour en métropole est annoncé à 7h00 le 5 juin mais n'est confirmé qu'à 19h30 ; déjà une nouvelle bataille s'est engagée sur la Somme.

Bilan :

L'action des forces françaises dans la bataille de Dunkerque a été marginale. La première impresssion qui frappe l'esprit est celle d'une totale improvisation de chaque instant. D'autre part, les moyens détachés sont d'une faiblesse affligeante ; nous devons toutefois modérer ce point en rappelant que la majorité de nos forces aériennes est occupée à soutenir l'offensive des X° et VII° Armées contre les têtes de pont allemandes sur la Somme, une opération qui épuisera nos unités sans atteindre la totalité de ses objectifs.

La défaite rapide des armées alliées n'avait été prévue par personne. Dès lors l'envoi d'un "corps expéditionnaire aérien" en Angleterre n'avait pas non plus été étudié, ce qui explique le manque de moyens et les loupés observés dans les premiers jours. Mais qu'aurait apporté cette petite poignée d'appareil d'observation avec une liaison radio fonctionnant correctement dès le premier jour ? Sans doute assez peu de chose, au regard de la faiblesse de l'effectif.

Les ravitaillements par voie aérienne furent tout autant un fiasco, car ils ne permirent vraisemblablement pas de maintenir la résistance des troupes françaises, même si leur rembarquement dépendait largement du bon vouloir des britanniques. Il est patent de constater qu'aucune technique n'avait été mise au point avant-guerre ; cela est sans doute à rapprocher avec notre retard dans l'instauration d'une véritable infanterie aéroportée. L'action de l'aviation n'était perçu que comme une artillerie à longue portée et une pourvoyeuse de renseignement.

L'action de l'armée de l'Air au-dessus de la poche de Dunkerque illustre bien l'incapacité plus générale qu'eut notre armée à apporter une solution au problème de la percée allemande.

Sources :

  • JMO des GAO 503, 504, 552, GB I/63, GR I/14 et II/52, au SHD/Air
  • Bibert X, Commandant Alain Claude Francis Mousset, www.bibert.fr, décembre 2015
  • Cornwell P, The battle of France then and now, After the battle 2007
  • Ehrengardt C-J, Le bombardement français 1ère partie, Aérojournal HS n°5, juin 2003
  • Ehrengardt C-J, Le Vought 156-F, in Aérojournal n°17, août-septembre 2010
  • Morareau L, L’aéronautique navale française de septembre 1939 à juin 1940, Avions HS n°1 janvier 1994
  • Roba J-L, Opération Dynamo de Boulogne-sur-Mer à Dunkerque, les combats aériens, Batailles Aériennes n°64 avril-mai-juin 2013

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