Marins-aviateurs absents de Dunkerque

Publié le par R Lebourg

Les marins-aviateurs absents de Dunkerque

Une citation qui fait réfléchir

Dans une récente lecture, La Campagne de 1940 - acte du colloque : 16 au 18 novembre 2000, un passage m'a fait tiquer :

"Le 21 [mai], les bases de Berck et Marck sont évacuées devant la menace des bombardements ennemis. La 1ère flottille de chasse du capitaine de corvette Jozan, comme la 5e flottille de torpillage du capitaine de corvette Suquet se replient sur Cherbourg, privant ainsi les ports du nord d'une couverture aérienne permanente. Du coup, le 27 mai, la ville subit durant toute la journée un bombardement massif sans qu'un seul appareil français ne puisse intervenir."

Sur le coup, on peut allègrement se dire : "ah ! mince ! quelle erreur n'avons-nous pas faite !". Sauf que, pour qui s'intéresse de près aux opérations aériennes de la campagne de mai et juin 1940, cela ne tient pas. Signalons tout de suite que le conférencier, M. Philippe Lasterle, ne me semble pas, à l'époque, travailler particulièrement sur les choses de l'air, mais plutôt sur celles de la mer et nos relations avec nos voisins britanniques. Le paragraphe dont est tiré l'extrait que j'ai cité se termine ainsi :

"Toutefois, les canons de marine ne sont pas adaptés pour des tirs sur des objectifs terrestres et l'absence d'avions d'observation amoindrira leur efficacité."

Rappelons que les GAO avaient été eux aussi évacués fin mai 1940 et que la Marine ne disposait d'aucun appareil pour faire leur travail, sinon des Loire 130 et autres hydravions embarqués sur les croiseurs et avisos coloniaux. Ces appareils lents (le Loire 130 plafonnait à 226 km/h !) auraient été très vulnérables face à la chasse et à la DCA allemandes. À ma connaissance, les GAO, équipés de matériel plus rapide et légèrement mieux armés, n'ont effectué aucune mission de contrôle de tir durant la campagne.

Efficacité de la chasse "nordiste"

Un matériel certes moderne mais non de pointe :

De quel matériel disposait la flottille F1C ? Mi-mai 1940, elle disposait de vingt-six Potez 631, un élégant bimoteur de chasse dont l'armée de l'Air lui avait "généreusement" refilé quelques exemplaires inutilisés. Le 13 mai, l'escadrille de chasse AC2 reçut également six MB-151, dont un fut accidenté à l'atterrissage. Le 21 mai, lorsqu'il fallut évacuer le terrain de Calais - Marck, ce furent quatorze Potez et cinq Bloch qui parvinrent à s'échapper pour rejoindre Cherbourg - Querqueville.

Ce matériel avait beau être moderne, il restait sous armé et trop lent. Cela n'empêcha pas les marins-aviateurs de revendiquer douze victoires aériennes mais ils perdirent huit des leurs (cinq selon Peter Cornwell) ! Néanmoins, la vitesse de l'appareil (442 km/h à 4 500 m) ne lui permettait pas d'être efficace face aux bombardiers allemands. Ainsi, le 10 mai, les quatre P.631 de l'AC1 qui décollèrent sous les bombes, ne purent rejoindre les bombardiers allemands ; on peut également citer la mésaventure du Cne Georges Escudier, commandant l'ECMJ 1/16, qui se fit distancer par le Do 17 qu'il attaquait, le lendemain. De plus, il existait de fréquentes confusions entre P.63 et Bf 110, qui ont conduit à la perte de plusieurs appareils (et à l'adoption d'une bande blanche sur le fuselage du bimoteur français) : ainsi le 18 mai, deux appareils de l'AC2 furent abattus par des Blenheim du No. 248 Sqn au large des côtes belges, alors qu'ils interceptaient des bombardiers allemands.

Le MB-151, un monomoteur, était moins rapide que son frère le MB-152 (460 km/h contre 515 km/h à 4 000 m). Et pourtant il arriva aussi que les multimoteurs allemands distancent ces derniers. Sachant que le MB-151 n'était armé que de quatre mitrailleuses de 7,5 mm, il devait en outre s'approcher davantage des bombardier pour espérer que ses tirs soient létaux. Ainsi, on peut conclure que l'efficacité des cinq chasseurs disponibles n'aurait sans doute pas été meilleure que celle des Potez. Il est d'ailleurs étonnant que la Marine ait mis en ligne ce chasseur alors que l'armée de l'Air ne le considérait pas comme "bon de guerre" !

Potez 631 de l'ECN 4/13 (en juillet 1940) et Messerschmitt Bf 110 E-1 du I./ZG 26 (en 1941). Notez la ressemblance entre les deux appareils.

Potez 631 de l'ECN 4/13 (en juillet 1940) et Messerschmitt Bf 110 E-1 du I./ZG 26 (en 1941). Notez la ressemblance entre les deux appareils.

Des conditions d'engagement difficile :

Le matériel étant passé en revue, voyons dans quelles conditions il aurait été engagé. Le 21 mai, l'ennemi était, généralement, encore loin des côtes du Pas-de-Calais et du Nord. Mais le périmètre se resserra rapidement. D'autant que Lord Gort avait prit très rapidement la décision de faire rembarquer ses troupes et ne participa que peu à la bataille terrestre pour ralentir l'avancée allemande.

Mais, l’amoindrissement du territoire contrôlé par les alliés avait un autre effet : il diminuait l'efficacité du guet aérien ! En effet, avec un territoire de plus en plus étriqué, la première ligne de repérage se rapproche de plus en plus des terrains d'aviation. Donc l'alerte est donnée de plus en plus tard et les avions décollent de moins en moins tôt. Pour contrer l'opération Paula, les stratèges de l'armée de l'Air étaient bien conscients de ce problème et ils n'envisageaient donc que la possibilité d'une interception des bombardiers sur le chemin du retour. Certes ils prévoyaient, entre temps, un regroupement des moyens aériens en l'air, chose inutile lorsque l'on ne dispose plus que de l'équivalent d'une escadrille de chasse. Mais s'il y avait une grosse centaine de kilomètres (à vol d'oiseau) entre le front et Paris le 3 juin 1940, les appareils français basés à Calais, n'auraient rapidement plus disposés de ce "luxe". Dès lors, le temps de décoller, probablement au son des bombes, et d'atteindre une altitude suffisante, les bombardiers allemands seraient probablement repartis (c'est ce qui s'est passé le 10 mai). Et c'est sans compter sur la présence d'une escorte ! Le 3 juin, les appareils français ont majoritairement dû décoller au son des bombes et se sont fait coiffés par les Bf 109... Il se serait probablement passé la même chose avec les avions de la Marine.

De plus, le rétrécissement du périmètre isola rapidement Calais, qui tomba le 26 mai après deux jours de combats. De fait, les appareils de l'aéronautique navale se seraient retrouvés dès le 23 ou 24 mai à portée de l'Artillerie allemande. Cela aurait ajouté un danger à celui des bombardements aériens. De plus, à partir du 26 mai, le terrain étant aux mains de l'ennemi, les avions survivants l’auraient forcément déserté. Pour aller à Mardyck ? Sans doute pas car le danger encouru face au bombardements aériens et d'artillerie aurait été trop important (Le 26 les lignes sont sur l'Aa qui se trouve à 11 km, au minimum). Ainsi, le 27 mai, il me parait impossible que des avions français eurent été encore basés dans les poches du nord de la France et en mesure de contrer les bombardements allemands.

Le périmètre du camp retranché de Dunkerque et son aérodrome de Mardyck, qui devait être à portée des canons (fond de carte : carte 1950 © IGN 2018)

Le périmètre du camp retranché de Dunkerque et son aérodrome de Mardyck, qui devait être à portée des canons (fond de carte : carte 1950 © IGN 2018)

Une chimère

On ne peut pas reprocher à Philipp Lasterle sa légèreté car l'aviation ne semble pas son sujet d'étude. On peut plutôt rapprocher cette remarque des "Ah ! si nous avions eu un meilleur matériel !", qui font fi du contexte et des conditions d'emploi.

Force est de constater qu'une présence aérienne française au-dessus de Dunkerque était impossible, sauf à baser les avions en Angleterre. Cela fut effectivement tenté et les hommes se heurtèrent à de grandes difficultés pour entrer et rester en contact avec la poche. Du reste, nous n'avons pas abordé le point crucial du ravitaillement des combattants aériens : les navires se "contentaient" d'évacuer en tâchant de rester le moins de temps possible pour ne pas se faire bombarder. Et les quelques Amiot 143 envoyés nuitamment n'eurent probablement pas l'efficacité escomptées.

Laisser la flottille F1C dans le Nord, c'était condamner son matériel, certes imparfait mais moderne, à la destruction et prendre le risque de perdre ses hommes qualifiés. Certes, une fois repliée en Normandie la F1C opéra peut dans la bataille mais ce n'était pas forcément son rôle. Qui plus est, son rééquipement n'intervint pas ou trop tardivement : les onze MB-151 restant à céder ne le furent jamais et la transformation sur D.520 du personnel ne fut déclenchée que le 7 juin ! De plus, si les navigant purent se replier, ce ne fut pas le cas du personnel au sol, qui fut capturé.

Sources :

  • Cornwell P, The battle of France then and now, After the battle 2007
  • Fernandez J, Potez 63 familly, Orange Series n°8109, MMP 2008
  • Joanne S, le Bloch MB-152, Histoire de l'aviation n°13, Lela presse 2003
  • Lasterle P, Autopsie d'un exode maritime : l'évacuation des ports par la marine, in La campagne de 1940 - acte du colloque : 16 au 18 novembre 2000, Tallandier 2001
  • Morareau L, L'aéronautique navale française de septembre 1939 à juin 1940, Avions HS n°1 1994
  • Aviafrance

Publié dans Ah ! si...

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