Évolution du LN 161

Publié le par Romain Lebourg

L'évolution du LN 161

J'ai publié récemment une série de profils montrant des évolutions du chasseur LN-161. Or il est intéressant de se demander quelles auraient été les conditions pour que ces évolutions voient le jour. On pourrait penser qu'il s'agit d'un exercice de pure uchronie et pourtant, cela nous mène à nous intéresser à la stratégie de l'armée française réellement mise en place et aux alternatives possibles. Donc, à porter un regard critique sur un pan de notre histoire.

Des conditions plus qu'évidentes

La première des conditions semble évidente : encore eut-il fallu que le LN-161 fut choisi et non le MS-405. Il semble admis le LN-161 avait de meilleures performances ; celles du MS-406, notamment sa vitesse, sont surestimées. De part sa construction entièrement métallique, l'appareil était également plus moderne, plus rapide à construire et, surtout, présentait un potentiel d'évolution plus intéressant. On peut donc facilement imaginer que cet appareil aurait pu être un meilleur choix.

Point de départ obligatoire : le choix du LN-161 et son entrée en service.!

Point de départ obligatoire : le choix du LN-161 et son entrée en service.!

Ensuite, encore fallut-il qu'on ait voulu le faire évoluer et que cela fut possible ! Plusieurs éléments sont à prendre en compte :

  • Dans la réalité, on a attendu les premières expériences de combat pour faire évoluer le MS-406 et rien ne semble avoir été prévu en amont ! Dans l'optique d'un réarmement accéléré, il est fort possible que, dans un premier temps au moins, on eût privilégié une production rapide à l'amélioration précoce du modèle.
  • Certes, pour d'autres modèles, le choix a été fait de limiter la production d'une variante à X exemplaires pour directement embrayer sur la suivante (cas de la famille de l'Arsenal VG-33). Mais le moteur 12Y-45 n'étant développé qu'en 1938, cette planification n'aurait pas forcément été possible initialement.
  • Dans la réalité, le LN-161 n'ayant pas été sélectionné, la SNCAO est partie sur un projet nouveau pour le programme de 1937 (le CAO-200). On peut cependant argumenter que l'amélioration aurait sans doute été préférable, dans l'optique d'un réarmement rapide.
  • Quand on voit la similitude entre le LN-40 (et ses dérivés) et le LN-161, on également peut raisonnablement penser au choix de l'évolution. Si la cellule avait pu s’accommoder facilement d'une version plus puissante du moteur, et que cela eût entraîné de faibles modification des chaînes de production, on ne s'en serait peut-être pas privé.

L'amélioration est envisageable, mais pas obligatoire et, surtout pas forcément précoce.

Enfin, encore eût-il fallu que les versions améliorées se montrent plus performantes que d'éventuels rivaux et tout aussi sures. De ce point de vue, n'ayant aucun moyen de comparer l'aérodynamisme de mes appareils à celle d'un D.520, je ne peux rien répondre. Je me suis inspiré des solutions adoptées sur les autres appareils conçus par le bureau d'étude, mais rien ne me dit qu'elles auraient été envisagées ou choisies, ni qu'elles auraient été adéquates.

Admettons que toutes ces conditions aient été remplies. Nous entrons donc en guerre avec des groupes de chasses équipés de LN-161 voire 162. Comme dans la réalité avec le D.520, le LN-165 va sans doute faire son entrée en service (ce qui sera le cas lors de l'attaque allemande). Qu'aurait-il fallut de plus pour que le LN-167 suive ?

Une version intermédiaire remotorisée serait-elle entrée en service ? Je m'interroge.

Une version intermédiaire remotorisée serait-elle entrée en service ? Je m'interroge.

Une stratégie à revoir ?

Si la guerre s'était déroulée telle que ce fut le cas, le LN-167, à l'instar du MB-157 ou du D.551, ne serait jamais entré en service, faute de temps.

Mais il ne faut pas oublier que le choix du LN-161 aurait pu améliorer l'efficacité de notre chasse. Mais pas forcément au point d'empêcher le programme de recherche de renseignement allemand d'être effectué. Car les seules performances de nos chasseurs ne peuvent expliquer les interceptions ratées. De plus, si le danger avait été plus affirmé, les Allemands auraient forcément réagi pour s'en débarrasser ou limiter son impact. Peut-être nos ennemis auraient-ils recueillis moins de renseignements... mais pas forcément au point de les faire renoncer à attaquer.

Une stratégie perfectible

À mon sens, il était "facile" de faire autrement. La défaite de 1940, comme toutes les catastrophes, est dû à de multiples facteurs. Mais si on en change un, on peut éviter le pire. Notre réponse à l'agression allemande de la Belgique et des Pays-Bas aurait pu être différente.

Pour résumer, la France a perdu la guerre car son front a été percé et que son armée a été incapable de colmater la brèche ou de se rétablir sur une autre ligne de défense. Pourquoi ? parce qu'elle manquait de réserves à manœuvrer rapidement et de la réactivité nécessaire dans la chaine de commandement. La percée des divisions blindées allemandes sur la Meuse a fait voler en éclat la IXe Armée, sans doute la plus mal lotie pour recevoir pareille attaque - elle se prit quand même quatre divisions blindées frontalement et trois autres passèrent sur son flanc droit.

Si le plan initial de notre état-major général prévoyait bien une entrée en Belgique pour y arrêter les Allemands, il laissait une armée en réserve. Or cette dernière était plus mobile que les autres et placée idéalement pour une intervention vers les Ardennes ! On peut donc penser que le général Gamelin, en tant que commandant en chef les armées alliées, a commis une erreur en acceptant de réaliser la manœuvre Dyle-Breda que lui ont imposée nos politiques.

Mais des défauts conceptuels difficilement négligeables

Toutefois, conserver cette réserve mobile n'était pas nécessairement gage de succès dans nos tentatives de contre-attaque et de colmatage. En effet, trois problèmes majeurs viennent limiter l'efficacité d'une telle masse de manœuvre.

D'abord, en France, comme en Allemagne, on estime que le franchissement de la Meuse nécessite une forte concentration d'artillerie, donc qu'il s'écoulera du temps entre le moment où les divisions blindées atteindront la rivière et celui où elles lanceront leur assaut. Finalement, le plan allemand prévoyait l'établissement d'une tête de pont sur la rive droite de la rivière par les divisions blindées. Ces dernières attendraient alors sagement les fantassins avant de repartir en avant.

Ensuite, le système de transmission français était long : cela veut dire que les informations remontaient lentement au GQG (seul apte à mettre en branle les réserves) et que ses ordres descendaient tout aussi lentement...  Il y a donc tout lieu de penser que la contre-attaque française aurait été lancée avec retard et montée sur des renseignements caduques. De plus, contrairement aux Allemands, notre façon de mener les batailles ne permettait pas aux échelons exécutant de s'adapter rapidement. Il y a fort à parier que ce qui s'est passé avec la contre-attaque du 14 mai se serait reproduit.

Enfin, comme les unités étaient transportées en train, il fallait du temps pour leur transfert. Un temps, qu'hélas pour nous, les divisions blindées allemandes ne nous ont pas laissé. Un transfert par la route peut paraître plus rapide, mais il nécessitait la révision et le ravitaillement des matériels automobiles avant de les lancer au combat.

La Meuse ne l’intéressait pas...

Ce sont peu ou prou, les propos que Maurice Gamelin avait tenu au commandant de la IXe Armée, lorsque celui-ci tentait, une fois de plus, de plaider un renforcement de ces moyens. De plus, aux premiers jours de l'offensive, l'attention du GQG semble entièrement absorbée par la situation en Belgique. On peut donc se demander si la VIIe Armée n'aurait pas été appelé à la rescousse là-bas. La faire revenir dans le secteur des Ardennes aurait retardé l'attaque des têtes-de-pont allemandes. Historiquement, il s'est produit une situation assez proche avec les réserves, moins mobiles, destinées à la IXe Armée.

Certes on aurait sans doute éviter l'anéantissement de la IXe Armée. Mais aurait-il été possible de stopper la "chevauchée fantastique" du corps blindé de Heinz Guderian. Ou, à défaut, de couper le "doigt de gant" pour isoler ces dernières du reste de l'armée allemande puis les détruire ? Et dans ce cas, n'aurait-il pas fallut abandonner une partie très industrialisée du territoire à l'ennemi pour rétablir notre front ?

Imaginer une victoire française possible, n'est donc pas si aisé, compte-tenu des informations et compétences que j'ai.

Le CAO-165 le chasseur standard ou en voie de l'être après la stabilisation du front.

Le CAO-165 le chasseur standard ou en voie de l'être après la stabilisation du front.

Les besoins de l'armée de l'Air

Quelle est la situation au sol ?

Partons de l'hypothèse que le front a pu être stabilisé. Grâce à l'intervention de la VIIe Armée puis des division cuirassées (DCr), on peut imaginer, au pire, un repli sur la "ligne Maginette". Cela n'a pas été facile. En revanche, la poche n'aurait sans doute pas put être résorbée car la défense allemande aurait été suffisamment opiniâtre pour que des renforts d'infanterie arrivent et que nos chars ne fussent plus assez nombreux pour appuyer la nôtre. C'est un des points sur lequel les intentions des stratèges se porteraient.

En Belgique, puis au dessus de la poche allemande, le bombardement français aurait mis en œuvre le matériel moderne qu'il avait reçu. Toutefois, malgré leur vitesse et leur armement défensif, les appareils se seraient montrés aussi vulnérables qu'historiquement. Le commandement allié se serait rendu compte que les raids de bombardement devaient être protégés par la chasse pour préserver un capital fragile.

Quels besoins envisager ?

Puisque les Allemands ne se s'étaient pas privés de bombarder leurs pays, Belges et Français aurait pu s'accordent avec les Britanniques pour que la Ruhr, le cœur industrielle de l'Allemagne, soit attaquée. Plus que de simples représailles, il se serait agit d'un choix entrant dans la stratégie globale d'affaiblissement : une industrie tournant au ralenti aurait retardé toute nouvelle offensive allemande et permis aux aillés de prendre le dessus plus rapidement. Néanmoins, l'armée de Terre aurait peut-être souhaité également que les arrières du front restassent attaqués, toujours dans l'optique de limiter le renforcement des premières lignes allemandes.

Quoi qu'il en soit, les bombardiers diurnes auraient eu besoin d'une escorte. Mais les chasseurs du moment auraient eut besoin d'une allonge en carburant. Cette augmentation du rayon d'action aurait également permis aux armées d'augmenter la durée des missions de protection. Enfin, il faut tenir compte de l'amélioration des chasseurs allemands : des rapports auraient sans doute fait état des premiers vols du chasseurs Focke Wulf Fw 190 A et de l'étude du Messerschmitt Bf 109 F. L'armée de l'Air aurait donc eu besoin d'un chasseur plus rapides avec un meilleur rayon d'action.

Quelle que soit la raison, l'emploi de réservoirs auxiliaires auraient été bienvenue !

Quelle que soit la raison, l'emploi de réservoirs auxiliaires auraient été bienvenue !

La solution :

D'où l'idée du LN-167 avec son réservoir auxiliaire largable. C'est une solution que les Allemands ont été amenés à adopter rapidement (quelques mois), suite aux combats de la bataille d'Angleterre - cela a également été envisagé sur nos MS-410, même si on ne l'a pas utilisée. On peut donc supposer que nous aurions eut la même réponse au même problème, d'autant que c'est également une nécessité pour "allonger les pattes" de la version de reconnaissance du chasseur.

Historiquement, le moteur Hispano-Suiza 12Z n'a jamais été au point. Toutefois, sans l'arrêt du développement dû à l'armistice de juin 1940, on peut espérer qu'une version fiabilisée aient vu le jour. On peut également imaginer une coopération interalliée pour y arriver voire son remplacement par un moteur Rolls-Royce Merlin fabriqué sous licence (en échange de celle pour les canons de 20 mm HS-404, par exemple). C'est une étape qui aurait sans doute fait perdre le plus de temps à l'appareil et peut-être les premiers exemplaires auraient-ils dû se "contenter" d'un moteur 12Y-51.

J'ai préféré conserver un armement d'aile limités à 6 mitrailleuses de 7,5 mm car c'était une spécification existante ; les canons d'ailes auraient put être réservés au MB-155 et 157, voire à un futur appareil d'attaque sol. Seule l'introduction du Merlin aurait pu modifier cela, puisqu'il était impossible d'installer un canon HS-404 entre ses rangées de cylindres.

La valeur de mon uchronie :

Au final, il y a beaucoup d'éléments alternatifs qui s'enchaînent dans cette uchronie :

  • le choix du LN-161 au détriment du MS-405 ;
  • l'inexistence du programme C1 de 1937 (ce qui est plausible), le développement du LN-165 et sa supériorité sur ses concurrents ;
  • un changement de plan côté français. Avec quels arguments ? car Gamelin ne se serait pas opposé frontalement à son ministre ;
  • la  réussite de cette manœuvre en Belgique ;
  • la réussite de la contre-attaque de la VIIe Armée sur la Meuse ;
  • la possibilité de réaliser ce LN-167 et de rendre son moteur fiable.

Il est donc assez facile de penser qu'elle n'ait pu réellement avoir lieu. Reste le plaisir d'avoir fait évoluer un appareil et d'avoir dessiné une machine qui, esthétiquement, me plaît.

Publié dans Et si ? ..., Panorama

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