Malheurs du chasseur (réponse)

Publié le par Romain Lebourg

Les précédents articles sont à lire et à relire

ici, ici, et !

Les malheurs de la chasse française

Retour sur un commentaire

La chasse française, ce n'est pas ma spécialité, ni celle de ce blog. Mais de récents commentaires publiés par un certain DMZ m'obligent à me remettre sur l'ouvrage. Je ne suis pas toujours content des réponses que j'ai pu donner et cet article vise surtout à clarifier une partie des choses.

Indisponibilité des groupes de chasse :

Au sujet des groupes de chasse en conversion au 10 mai 1940, mon interlocuteur me reproche de joue[r] sur les mots arguant que le GC I/3 n'est pas sur le front, même s'il a fini sa conversion et c'est tout ce qui importe. Chose que j'ai reconnu dès le début :

"si on veut pinailler, au 10 mai 1940, aucun groupe de chasse n'est en cours de transformation... mais deux sont effectivement retirés du front et il faudra 3 jours au GC I/3 pour être opérationnel (le 13 mai)."

On peut penser que la nuance est sans intérêt, mais ce n'est pas le cas. En effet, le fait est que l'Air a couru le risque de dégarnir le front de deux groupes de chasse alors que l'un avait achevé sa conversion et aurait pu remonter au front plus tôt ! De plus, si le GC I/3 reçut ses ordres le 10 mai, il n'effectua sa première mission que le 13 mai. Si le GC II/3 fut replié dès le début du mois de mai, il ne débuta sa conversion sur D.520 que le 13 ! Autrement dit, il n'y avait pas urgence à replier le GC II/3 et cela nous aurait effectivement permis d'avoir un groupe de chasse de plus en ligne.

Cette situation met au jour deux problèmes fondamentaux de notre armée de l'Air d'alors. D'abord, elle était globalement incapable de déplacer rapidement ses unités ! C'est un défaut qui n'est pas toujours pris en compte par les uchronistes. Ensuite, il n'y a pas forcément eut de coordination avec les prises en compte d'appareils neuf.

Un Morane-Sualnier MS-406 du GC III/1. C'est le choix de cet appareil qui est particulièrement décrié par certains.

Un Morane-Sualnier MS-406 du GC III/1. C'est le choix de cet appareil qui est particulièrement décrié par certains.

Des groupes inopérants ?

On peut donc légitimement se demander pourquoi les têtes pensantes de l'armée de l'Air n'ont pas attendu le retour au combat du GC I/3 pour replier le GC II/3. Mais, en comparant les emplacements des stationnements, on constate que le GC I/3 ne remplaça pas le GC II/3 ! En effet, ce dernier était stationné près des secteurs des 5e et 8e Armées, donc très à l'Est. Au contraire, le GC I/3 se trouvait en bonne position pour intervenir au-dessus de... Sedan ! De fait, conserver le GC II/3 n'aurait pas nécessairement changé grand-chose.

Le GC II/3 étant loin de la bagarre, je doute que sa présence eut été si utile. De plus, avec la lourdeur d'un déménagement d'unité, on peut imaginer que le résultat aurait pu être le même si on avait voulu le déplacer plus près d'un des points chauds du front. Sauf à l'éclater comme le  GC III/3 : bien qu'affecté à la défense de Paris, dès le 10 mai chacune de ses escadrilles renforça un groupe de chasse de la ZOAN.

"Les III/3, III/6, II/7 et FC1 seront transformés pendant la campagne de France, les rendant indisponibles."

Concernant ce GC III/3, il fut converti à partir du 30 mai, par escadrille ; ce qui limita son retrait du fronts. De plus, les premier D.520 furent directement livrés sur son terrain. Seule une partie du personnel dut se rendre à Toulouse le 4 juin, pour achever la conversion. Les premières missions sur D.520 débutèrent cependant le lendemain ! Ainsi, il ne semble pas que la conversion sur D.520 ait tenu l'unité à l'écart des combat. Au pire cela à limiter ses moyens d'intervention. Mais n'oublions également pas qu'une partie de la période de conversion correspondait à une période d'accalmie sur sa partie du front.

Concernant les GC III/6 et GC II/7 ils étaient initialement basés dans le secteur de la 8e Armée, donc également bien loin de la bataille ! Ces groupes durent essentiellement effectuer des missions de défense aérienne du territoire (DAT). Du reste, comme le GC II/3, le GC II/7 avait reçu des D.520 d'instruction ; mais contrairement à ce dernier, il ne fut pas replié : à partir du 15 mai, des détachements de pilotes partaient récupérer les D.520 à Toulouse au fur et à mesure de leur mise à disposition. Le groupe resta donc au front . Le GC III/6, lui, fut engagé en renfort de la ZOAN à partir du... 20 mai ! puis il fut replié dans le sud de la France le 31 mai, alors que l'essentiel des combats aérien avait lieu au-dessus de la poche de Dunkerque. Il ne reprit du service que contre l'Italie, à partir du 10 juin.

Le cas de la flottille F1C (et non FC1) est différent. Sa conversion fut décidée alors qu'elle était repliée à Cherbourg, à un moment où elle se trouvait loin du front et avec très peu de personnel au sol (le sien n'avait pu s'échapper de la poche de Calais). Son commandant prit soin de laisser quelques pilotes avec les MB-151 et P. 631 survivants, à Cherbourg. Et ces derniers intervinrent très peu avant que les combats ne menacent puis gagnent le Cotentin. Ainsi, on peut difficilement établir dans quelle mesure son absence a pu peser sur la bataille.

Carte montrant les terrains des unités dont il est question (en orange) et les points de franchissement de la Meuse du 13 au 15 mai (en rouge). (Fond : plan IGN)

Carte montrant les terrains des unités dont il est question (en orange) et les points de franchissement de la Meuse du 13 au 15 mai (en rouge). (Fond : plan IGN)

Une lourde conséquence sur la bataille ?

Voilà qui met à mal l'assertion de mon contradicteur :

"des GC sont indisponibles pour conversion, ça a lourdement pesé dans la bataille de France. "

Lorsque les Allemandes lancèrent leur attaque, il nous manquait certes deux groupes de chasse. Mais, on peut constater que ceux présents dans un secteur calme comme celui de la ZOAS n'ont pas été engagés autrement qu'en DAT de leur secteur. Il en aurait ainsi été probablement du GC II/3 s'il n'avait pas dû se convertir (à moins d'imaginer qu'on le laissât stationné à Maubeuge - Élesmes, dans le Nord).

Ainsi, l'absence des groupes de chasse du front n'était pas forcément due à une indisponibilité pour conversion. Le problème est plutôt à rechercher dans l'inévitable dispersion géographique des moyens qu'occasionnait la stratégie défensive du haut commandement et dans le manque de mobilité des échelons roulants qui empêchait des redéploiements rapides d'unités complètes. L'étude des historiques des groupes de chasse montre que les renforts ont été fait, au mieux par escadrille, sinon par patrouilles triples ou doubles détachées quotidiennement. Dans le second cas ce n'était pas forcément bon pour la fatigue des machines... et du personnel.

Le principal défaut de ce changement de monture en pleine bataille fut plutôt la rapidité qui lui fut imposé. En effet nos pilotes n'eurent pas le temps de prendre en main leur nouveau destrier et allèrent donc au combat avec ce fâcheux désavantage par rapport à l'ennemi. Opérée dans de meilleures conditions, ces conversions auraient certainement donné un meilleur rendement... et on parlerai moins du MS-406. De plus, je continue à penser qu'une aviation de chasse dotée d'un appareil plus performant, sans que l'on changeât le reste, n'aurait pas nécessairement changé la donne. Elle aurait certes été plus performante dans les combats mais le nombre lui aurait quand même fait défaut.

Suite

Sources :

  • Collectif, Le Morane-Saulnier MS-406, coll. Histoire de l'aviation n°5, éd. Lela Presse 1998
  • Morareau L, L'aéronautique navale française de septembre 1939 à juin 1940, Avions hors série n°1 1994
  • Philippe B, GC I/3 : Les Rois du Dewoitine 520, Avions hors-série n°14 2004
  • Phlippe B, Le groupe de chasse II/3 : Charognards et lévriers dans la tourmente, Avions hors-série n°46 2017

Publié dans Aparté

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
Vous dites que la transformation de certains groupes de chasse sur D.520 pendant la bataille de France n'a eu que peu d'influence sur le cours de événements. C'est peut-être vrai mais ce n'est qu'accessoire dans la discussion, ça n'a fait qu’aggraver une situation précaire.

Le fond du problème est que le choix du MS 406 a induit cette situation :
- un appareil relativement inefficace ;
- d'où une interruption précoce de la production ;
- le passage des groupes sur d'autres machines ;
- et ceci au moment le plus inopportun.

Vous reconnaissez toutefois que "nos pilotes n'eurent pas le temps de prendre en main leur nouveau destrier et allèrent donc au combat avec ce fâcheux désavantage par rapport à l'ennemi."

Le choix du LN 161 n'aurait pas mis l'AdA dans cette situation et ceci mérite un peu plus de considération que de le balayer d'un revers de main en disant : "je continue à penser qu'une aviation de chasse dotée d'un appareil plus performant, sans que l'on changeât le reste, n'aurait pas nécessairement changé la donne." Je pense le contraire, j'ai essayer d'étayer mes positions, vous n'en êtes pas satisfait, don acte.

Vous concluez : "Elle aurait certes été plus performante dans les combats mais le nombre lui aurait quand même fait défaut."

Là non plus, je ne suis pas d'accord et j'ai expliqué pourquoi dans mes commentaires à vos précédents articles :
- production plus précoce ;
- production non interrompue ;
- appareil moins chronophage à construire.

Restent, bien sûr, les goulets d'étranglement : moteurs, hélices, armes, pilotes, mécaniciens...
J'ai donné un certain nombre d'arguments pour appuyer ma conviction que ces limites auraient probablement été plus ou moins surmontées et que donc le nombre d'appareils en ligne aurait été significativement supérieur à ce qu'il fut historiquement. Ils valent ce qu'ils valent et le débat reste ouvert.
Répondre
R
"Vous dites que la transformation de certains groupes de chasse sur D.520 pendant la bataille de France n'a eu que peu d'influence sur le cours de événements. C'est peut-être vrai mais ce n'est qu'accessoire dans la discussion, ça n'a fait qu’aggraver une situation précaire."
C'est peut-être accessoire, mais c'est un des éléments faux que vous donniez. Je n'y peux rien s'il est facile à contrer par les faits et donc, que j'ai préféré commencer par celui-ci. D'autre part, je pense avoir montré en quoi l'aggravation n'est pas aussi importante que vous le prétendiez initialement. Et le lecteur comprendra qu'un groupe qui ne rencontre pas l'ennemi n'a aucun impact sur la bataille, quel que soit la qualité de son matériel.

Oui, le choix du LN-161 aurait permis à nos pilotes de partir au combat sur un appareil performant qu'ils connaissaient bien (au moins pour ceux de l'active). Il n'en reste pas moins que des groupes éparpillés que l'on ne peut pas déplacer facilement de façon pérenne, ne font pas forcément de miracle et ont, à minima un impact dégradé. D'où ma conclusion. D'autre part, ce n'est pas parce que militaire aurait choisi le LN-161 qu'ils auraient été plus clairvoyant (ce n'était de toute façon pas les mêmes !) sur les intentions allemandes entre le 10 et le 13 mai. Malheureusement le matériel ne fait pas tout.

Je réponds à vos autres remarques, notamment les problèmes en personnel, dans un article qui attend la relecture. Un autre viendra expliquer en quoi je ne crois pas au "miracle LN-161".

Je vous rappelle tout de même que, pour montrer que l'appareil aurait pu avoir un impact, il faut donner des estimations chiffrés étayées, pas juste faire travailler son imagination à partir des performances du prototype.