Mémoires d'un vieil homme

Publié le par RL

Les mémoires de Jean-Marie Le Pen

Une fois n'est pas coutume, voici un billet d'humeur inspiré par l'actualité récente. Ce n'est pas l'orientation de mon blog, mais je ne pouvais pas laisser passer une telle occasion. Peut-être cela sera-t-il une voix dans le désert, mais qu'importe.

Quelques morceaux choisis (pour faire polémique) des mémoires de M. Le Pen ont été révélés par la presse avant-hier après-midi : Vichy, l'Algérie, une critique de de Gaulle... rien de bien difficile à conspuer. Oui mais voilà, là où le procédé est malsain, c'est qu'on se contente de balancer ces extraits sans les resituer dans leur contexte. Je ne parle pas de dire qu'il sont issus du cerveau de Jean-Marie Le Pen, mais bien d'expliquer ! Car oui, il est facile de dire "lisez ce que ce vieillard a (encore) écrit !". Pourquoi pas un titre comme "énième saillie polémique de Jean-Marie le Pen : le vieux monsieur taquin rechigne décidément à tirer sa révérence !"

Alors, parce que c'est une déformation personnelle avant d'être professionnelle, expliquons !

"Pétain n'a pas manqué à l'honneur"

Le premier soucis que je peux commenter, concerne le gouvernement de Vichy. Selon Jean-Marie Le Pen, ce gouvernement "était légal et légitime, il avait passé avec le Reich un acte régulier et contraignant", c'est-à-dire "la draconienne convention d’armistice".

Qu'ont de draconien les conditions de l'armistice ?

  • D'abord l'occupation militaire d'une partie de la France métropolitaine et l'obligation faite à l'administration de collaborer, dans ce territoire occupé, aux volontés de l'occupant. Cette occupation est évidemment aux frais des français ;
  • Ensuite, en zone dite libre, il y a l'obligation de désarmer l'armée, à l'exception d'un noyau de troupes nécessaires au maintien de l'ordre intérieur. Rappelons que ces clauses seront assouplies après l'attaque britannique sur Mers-el-Kébir et la tentative de rallier l'AOF à la France Libre ;
  • La France a obligation de remettre ses prisonniers de guerre (et civils) allemands ainsi que tout ressortissant allemand réclamé par les autorités du III. Reich. Mais les prisonniers de guerre français ne seront remis qu'après la conclusion de la paix ;
  • Les navires de commerce sont bloqués dans les ports français ou neutres et les émissions TSF sont suspendues, jusqu'à nouvel ordre. Mais les marchandises doivent pouvoir librement transiter par la France entre l'Allemagne et l'Italie ;
  • Les Allemands se réservent le droit de dénoncer immédiatement l'armistice et ses conditions si le gouvernement français se conduit mal.

À aucun moment il ne fut demandé de livrer les juifs français, de devancer les demandes allemandes en la matière ou même d'aller plus loin dans la collaboration avec l'Allemagne ! Aucune stigmatisation n'était exigée (les premières lois anti juives datent de début octobre... 1940). Les conditions de l'armistice n'imposaient pas d'instaurer une dictature assise sur la repentance de prétendues fautes passées ayant conduit au cataclysme de mai-juin 1940. L'armistice n'imposait pas que les idées de l'extrême droite d'alors (antisémitisme, antiparlementarisme, anti-laïcité...) soient mises en pratique.

Quant à parler de légalité et de légitimité du régime, certes Philippe Pétain a reçu les pleins pouvoirs (constituants, exécutifs et législatifs) des parlementaires le 9 juillet 1940. Sur les 907 élus de 1938, 666 étaient présents : 67 communistes avaient été déchus de leur mandat en janvier 1940, 27 parlementaires étaient retenus au Maroc après leur descente du paquebot Massilia et 147 autres étaient absents pour diverses raisons. Par vote à mains levées, la proposition reçut 569 voix pour et 80 contre ; il y eut 17 abstentions. Mais avant le scrutin, il n'a pas été fait lecture du texte de la motion d'opposition rédigée par Vincent Debadie. Dès lors, seuls les arguments de Pierre Laval ont été entendus, c'est-à-dire ceux favorables à l'établissement du nouveau régime autoritaire, ce qui est contraire aux principes démocratiques alors encore en vigueur ! Les apparences sont là mais ne peut-on pas assimiler toutes ses manœuvres à un coup d'état ?

"Si de Gaulle a eu de la vista, Pétain n’a pas manqué à l’honneur en signant l’armistice" La France n'a pas eu, contrairement à la Pologne, un long et récent passé d'occupation de son territoire. Dès lors, continuer la guerre hors de la métropole en la "livrant" à l'ennemi n'était pas dans les esprits ! Pis cela allait à l'encontre de notre stratégie qui consistait à arrêter les allemands en Belgique pour préserver notre territoire des affres de la guerre (et parce nos réserves de charbon et d'acier étaient majoritairement dans le nord du pays) et conduisait à abandonner le peuple français. Certes, nous n'avions pas les moyens de soutenir la lutte depuis l'Afrique sans une aide massive extérieure car ce continent n'était pas industrialisé. Il restait bien la Grande-Bretagne, mais elle avait perdu son armée de terre et sa résistance face à une armée allemande facilement victorieuse sur la "meilleure armée du monde" paraissait peu viable ; c'était oublier la Royal Air Force et la Royal Navy, ainsi que l'obstacle que constituait la Manche, qui ne se franchirait pas aussi facilement que la Meuse, la Somme et l'Aisne, la Seine ou la Loire.

Et que dire de ces milliers (millions ?) de français déplacés préventivement ou bien ayant fui devant l'avance ennemie ? Les derniers se retrouvaient dans un grand dénuement matériel, mais aussi affectif car sans nouvel des hommes partis au front, de proches dont on s'était retrouvé séparé à cause d'un bombardement, d'un mouvement de panique (malheur dont les journaux ont fait leur beurre en proposant un service d'annonce dix fois plus cher que le prix de la feuille de chou qui les contenait). Que dire de cette armée battue en moins de dix jours puis complètement disloquée par la suite ? Comme en 1916 à Verdun où il avait stoppé l'offensive allemande, comme en 1917 lorsqu'il reprit en main l'armée française après les offensives malheureuses et meurtrières de Nivelle, en juin 1940, Pétain se présentait en sauveur de la France et des français ! et c'est cette image qui sous-tend en grande partie la politique de Vichy.

Pétain n'a pas signé l'armistice, il a donné son accord pour que des plénipotentiaires désignés par son gouvernement le fassent. Mais son discours du 17 juin 1940 fut lourd de conséquences car il jeta le trouble parmi les français avec cette phrase : "C'est le cœur serré que je vous dis aujourd'hui qu'il faut cesser le combat." Certains comprirent que la guerre étaient finie et se rendirent sans combattre, d'autres continuèrent à résister jusqu'au bout. Des élus s'opposèrent aux militaires pour que leur communes soit épargnée (la promulgation des villes de plus de 20 000 habitants comme villes ouvertes n'arrangea rien). La France était à genoux, Pétain choisit la solution qui, à court terme, s'avérait la plus efficace pour abréger l'humiliation. Mais les cinq années passées montraient bien que les paroles de Hitler, les traités qu'il signait, n'avaient aucune valeur pérenne. Le gouvernement de Vichy finit par livrer la France à l'occupant. Il est vrai que, contrairement au roi du Danemark, Christian X, Pétain et Laval ne bénéficièrent pas du soutien massif de la population contre l'occupant et certaines de ces mesures ; les conditions n'étaient pas les mêmes.

Algérie française !

Seuls deux députés français participèrent aux opérations de pacification en Algérie, durant leur mandat. Le premier (par ordre alphabétique) fut Pierre Clostermann, premier chasseur français de la seconde guerre mondiale, qui servit comme pilote d'avions légers Broussard. Le second était Jean-Marie Le Pen. Il se défend d'avoir pratiquer la torture et c'est peut-être vrai ; je n'ai aucune preuve pour aller dans un sens ou dans l'autre alors.

"On a parlé de torture. On a flétri ceux qui l’avaient pratiquée. Il serait bon de définir le mot. Qu’est-ce que la torture ? Où commence, où finit-elle ? Tordre un bras, est-ce torturer ? Et mettre la tête dans un seau d’eau ? L’armée française revenait d’Indochine. Là-bas, elle avait vu des violences horribles qui passent l’imagination et font paraître l’arrachage d’un ongle pour presque humain."

Pratiquer des violences physiques et/ou mentales pour obtenir de quelqu'un des actes ou des aveux, oui c'est de la torture. Tordre le bras de quelqu'un ou lui plonger la tête dans un seau d'eau est de la torture si l'on veut, par ce procédé, le forcer à dénoncer autrui ou à avouer quelque chose ; qu'il soit dans "le camp d'en face" ou non. Les soldats ont vu voire vécu des horreurs en Indochine ? D'accord, mais furent-elle commises par les rebelles algériens ? Non. Ceux-ci ont-ils mené la lutte de façon chevaleresque ? Non plus ! De plus, les appelés du contingent ont-ils été envoyés en Indochine ? Pas ceux de métropole. L'argument de M. Le Pen ne tient pas.

Les résistants était traités de "terroristes" par les autorités allemandes et leurs vassaux. Les rebelles algériens étaient des "hors-la-loi". Mon grand-père a participé à ce conflit qu'on ne voulait pas alors qualifier ainsi ; il a même été cité. Et que dit sa citation ? que sa section a détruit trois HLL ! On ne tuait pas des ennemis en Algérie, on détruisait des bandits ! Non content de les rabaisser en les marginalisant, on leur refusait tout statut d'être humain en les reléguant au rang d'objets, de choses désagréables et dérangeantes. On ne brutalisait donc pas des gens en Algérie, et il n'avait rien d’honnête puisque hors-la-loi, donc déjà coupables. Finalement torturer, n'était-ce pas déjà punir ? Ce que des militaires ont pu expérimenter en Indochine a peut-être joué mais, à mon avis, le contexte même des violences les a grandement aidé.

"Cette horreur, notre mission était d’y mettre fin. [...] Il est plus que ridicule, il est pervers, il est profondément immoral, de jeter l’opprobre sur des hommes qui ont le courage d’utiliser sur ordre, pour obtenir le renseignement qui sauvera des civils, des méthodes brutales qui leur pèsent, qui leur coûtent."

Ce discours pourrait malheureusement être tenu à l'égard des hommes de la Gestapo, de la Waffen SS, du Sicherheitdienst et même de la franc-garde de la Milice. Eux aussi pensaient agir en faisant le bien pour leur pays et son peuple. Pourtant nous sommes nombreux à être d'accords pour condamner leurs actes. Et nous le sommes tout autant envers les agents des polices secrètes des états communistes ou de n'importe quelle dictature. Quelle que soit l'époque, un agent de l'état à le devoir de désobéir à un ordre lorsque ce dernier est immoral. La difficulté consiste en ce qu'en définitive, c'est la justice qui décide si un ordre est immoral ou non. Et pour un militaire, il faut y ajouter l'esprit de corps, un code de l'honneur. La décision n'était donc pas facile à prendre et à mettre en pratique ; c'est pour cela qu'elle était courageuse. L'inverse m'est beaucoup plus difficile à catégoriser, car je n'ai pas été à la place d'un de ses hommes.

T'es moche, tu peux pas être mon héros !

"Il me parut laid et dit quelques banalités à la tribune tendue de tricolore. Il n’avait pas une tête de héros. Un héros doit être beau. Comme saint Michel ou le maréchal Pétain. J’étais à nouveau déçu"

Jean-Marie Le Pen avait déjà été déçu par Radio Londres parce son écoute lui avait montré que pour les gaullistes de micro, l’ennemi était à Vichy plus qu’à Berlin. Pourquoi pas... Il est vrai que le gouvernement de Vichy était vilipendé par les gaullistes. En même temps, les deux régimes étaient ennemis, puisque l'un combattait aux côtés des alliés quand l'autre collaborait avec les forces de l'Axe. C'est le jeu de la propagande que de rabaisser l'ennemi, de l'insulter. Pour les français s'étaient peut-être quelque chose de nouveau quand on pense à la grande médiocrité de notre propagande de 1939-1940 face à celle mise en place par ce bon Dr Goebbels (avec le traître Feronnet et Lord How-How). Mais dans cette lutte des mots, Radio Vichy ne devait pas voler plus haut que le niveau donné par M. Le Pen à Radio Londres... Et un adolescent pouvait-il vraiment saisir tout cela ?

Mais ce qui me fait sourire est le fait que la beauté face partie du héro ! Voilà un principe bien immuable puisqu'encore véhiculé par le cinéma, la publicité etc. Un héro doit plaire, par les actes et l'apparence. C'est d'une banalité ! N'ayant pas connu Saint-Michel, ni Pétain (mais je pense qu'on en a des portraits plus fidèles que ceux du saint), je ne me prononcerai pas sur ce jugement de valeur. Je sais que Philippe Pétain a eu plusieurs maîtresse, il devait donc avoir du charme... mais voilà M. Le Pen oublie une chose : le beau est subjectif et il ne fait pas tout.

De Gaulle resta sur la ligne stratégique initiale de la France : avoir l'Allemagne à l'usure. Il ne céda pas face à l'adversité et la débâcle comme un Reynaud, il eut plus de chance qu'un Mandel (ou fit un meilleur choix de point de chute ?). Sans de Gaulle, la France aurait-elle été à la table des vainqueurs en 1945, contrairement à la Pologne (dont un gouvernement et des militaires en exil poursuivirent rapidement la lutte contre les Allemands) ? Sans lui, serait-elle un des cinq membres permanents du conseil de sécurité de l'ONU ? Le grand Charles n'était sans doute pas un Apollon, mais il a su rallier à lui les français qui voulaient poursuivre le combat, il a su rassembler les énergies éparpillées pour relancer la France, ce que n'ont pas fait Pétain et sa clique, ce qui n'était pas le cas de l'Algérie française.

Pour cela le général de Gaulle est un héros. Mais il reste avant tout un homme, avec ses qualités et ses défauts, ses réussites et ses échecs. Et c'est cela qu'il faut critiquer...

En guise de conclusion

En Algérie, nous n'avons pas effectué d'épuration ethnique ou religieuse, nous avons voulu conserver un territoire que nous avions conquis par l'épée et la charrue et que nous avions fait partie intégrante de notre pays. Il n'empêche que la situation dans lequel le gouvernement de la IVème République a mis notre armée était semblable à celle de l'occupant allemand en France. Comme lui, elle occupait et réprimait des gens qui se soulevaient, comme lui elle a utilisé des supplétifs locaux et fait se battre deux fractions d'un peuple entre elles. Défendre l'armée en Algérie comme le fait M. Le Pen et le régime du Maréchal Pétain entre 1940 et 1944 me parait logique et participer de la même idéologie.

Mais s’offusquer des propos d'un homme qui a atteint un âge où de telles réactions vous passent bien au-dessus de la tête ne sert à rien. C'est prendre les gens pour des gogos en leur disant ce qu'il faut accepter ou non, en les traitant comme des poulets à qui on jette du grain. Je connais des gens qui sont maréchalistes et que je trouve sympa par ailleurs. Est-ce que pour autant j’accepte leurs idées ? Non. Est-ce que je les fuis comme la peste ? Non. Mais je développe ma réflexion et essaie de me cultiver pour mieux leur expliquer en quoi je ne suis pas d'accord avec leur vision de l'histoire, de l'actualité etc. Tout le monde n'a pas le temps, l'envie ou les moyens de faire cette démarche et il est bon de rappeler à ces gens-là pourquoi notre société trouvera les propos de Jean-Marie Le Pen inacceptable, de rappeler que tous ces détails de l'histoire mis ensembles forment un tout cohérent et qu'ils se fassent leur opinion.

Sources :

  • Amouroux Henri, Pour en finir avec Vichy, 1. Les oublis de la mémoire 1940, Robert Laffont 1997
  • Beaumont Olivier et Hacot Valérie, Pétain, la guerre d’Algérie, Marine... Les extraits exclusifs des Mémoires de Jean-Marie Le Pen, in le Parisien.fr, 20 février 2018 MàJ le 21 février 2018 (toutes les citations de l'ouvrage de M. Le Pen proviennent de cet article)
  • Clostermann Pierre, Une vie pas comme les autres, Flammarion 2005
  • Citation de mon grand-père dont je mettrai les référence ultérieurement (quand je l'aurai sous la main)
  • Biographie de Pierre Closterman sur le site de l'ordre de la libération
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