ANF-Les Mureaux (partie 2)

Publié le par Romain Lebourg

Suite de la partie 1

Les ANF-Les Mureaux 11X

Un appareil de coopération :

À partir de 1937, l'armée de l'Air transforma les Centres Aériens Régionaux, destinés à entraîner les réservistes, en Groupes Aériens Régionaux. Ceux du type armée de Terre devaient remplacer les escadrilles d'observation (rappel du pourquoi). C'est donc tout naturellement que les GAR type armée de Terre héritèrent des ANF 115 et 117 ! Du moins pour les moins mal mieux lotis...

Dans les GAR, la mission principale des ANF 11X était de renseigner le commandement sur le dispositif ennemi. Dans un second temps, ils pouvaient agir en faveur de l'Artillerie : lui trouver des objectifs ou contrôler ses tirs. L'accompagnement au combat des combattants devait être une exception. Les appareils étaient alors équipés d'un poste émetteur-récepteur*, compatible avec le récepteur utilisé par l'armée de Terre (communication par radiotélégraphie). Sur les ANF 115, ce poste fut remplacé par un autre émetteur-récepteur ; ce ne fut apparemment pas le cas de L'ANF 117. Maniable et bon grimpeur, le biplace se présentait donc, en théorie, comme un véritable appareil de coopération, surtout lorsqu'il pouvait emporter des bombes (même si leur utilisation n'était pas prévue).

Cet équipement en biplace ne devait être que transitoire puisque les GAR attendaient d'être dotés de triplaces de travail, un programme lancé l'année précédente (on en reparlera !). Mais comme celui-ci tardait à aboutir, les ANF 117 et 115 restèrent en première ligne jusqu'à leur remplacement partiel par des triplaces Potez 63-11, durant l'hiver et le printemps 1940.

Deux illustrations de liaisons radio possibles (avion/chars B et avion/GRDI motorisé) entre un avion d'accompagnement et des unités au sol. Si dans le premier cas l'ER 35 est mentionné, dans le second il s'agit davantage de l'E 34, bien que l'ER 35 et le SARAM 0-10 conviennent également.Deux illustrations de liaisons radio possibles (avion/chars B et avion/GRDI motorisé) entre un avion d'accompagnement et des unités au sol. Si dans le premier cas l'ER 35 est mentionné, dans le second il s'agit davantage de l'E 34, bien que l'ER 35 et le SARAM 0-10 conviennent également.

Deux illustrations de liaisons radio possibles (avion/chars B et avion/GRDI motorisé) entre un avion d'accompagnement et des unités au sol. Si dans le premier cas l'ER 35 est mentionné, dans le second il s'agit davantage de l'E 34, bien que l'ER 35 et le SARAM 0-10 conviennent également.

À l'épreuve du feu :

De fait, lorsque la guerre éclata, sur les trente-sept GAO présents en métropole, dix-huit étaient équipés d'ANF 115 ou 117 ; mais les autres devaient se contenter d'un matériel... encore plus ancien (ne parlons pas unités stationnées en AFN !) !

Ces appareils d'observation furent engagés au-dessus des lignes ennemies, dès le mois de septembre. Bien qu'ils ne subirent aucune hécatombe, ils se montrèrent toutefois très vulnérables en cas d'interception par la chasse allemande. Ainsi le décrit le rapport sur les enseignements à tirer de la guerre rédigé par le Capitaine Guillaume Robert, commandant du GAO 1/506 :

"La zone d'action de l'aviation de CA avait une profondeur qu'il était difficile d'atteindre, après la première semaine de guerre. Il aurait fallu une protection de chasse accompagnant de bout en bout la mission."

Le constat est un plus accablant pour son homologue du GAO 2/506, le Capitaine Charles de la Baume :

"Si le MUREAUX put faire illusion et travailler efficacement pendant les premières semaines de la guerre (missions photographiques à 4 000 m, d'une durée d'une heure) c'est qu'il n'y avait encore aucune réaction sérieuse de la part de l'ennemi. Sa vitesse était notoirement insuffisante, son armement inexistant (la synchronisation des mitrailleuses de capot n'a pu être réalisée sur Mureaux 117), la liaison de bord précaire, le blindage inexistant. Le MUREAUX fut abandonné vers le 10 novembre sur le front de la IIIe Armée : il ne fut plus utilisé que pour des missions de contrôle de camouflage à l'intérieur des lignes (il reçut des plaques de blindage en janvier 1940)."

Une impression qui est transmise par le général commandant les forces de la IIIe Armée au commandant de cette armée. Son rapport insiste sur le fait que seule la mitrailleuse de tourelle peut être utilisée !

Dès le 22 septembre 1939, les types les plus anciens furent interdits de missions de guerre. Les unités opérant sur Mureaux les remplacèrent. Mais ces appareils se virent bientôt également imposés des restrictions : pas plus que quinze à vingt minutes au-dessus des lignes ennemies. Comme l'indique le rapport du commandant du GAO 2/506 : l'Armée de Terre a été surprise et déçue : elle avait pris l'habitude de ces exercices du temps de paix où l'avion était présent du début à la fin de la manœuvre. Son collègue du GAO 1/506 nous renseigne toutefois sur une adaptation possible pour les missions de reconnaissance : On envoyait en général 2 avions en même temps qui photographiaient chacun une partie de la zone avec des appareils automatiques évidemment.

Avec la transformation des GAO sur Potez 63-11, les Mureaux furent principalement relégués aux missions se déroulant à l'intérieur des lignes. Missions qui n'étaient pas dénuées de danger. Ainsi, début novembre, deux ANF 117 furent abattus par deux pilotes allemands, au cours de contrôles de camouflage à la verticale de Metz (l'examen des revendications allemandes laisse penser que les Mureaux survolèrent l'Allemagne). Il semble toutefois que des missions de guerre aient encore été réalisées, comme le 25 mars 1940 où un ANF 115 du GAO 1/520 contrôla des tirs de l’artillerie lourde de son corps d'armée..

En mai 1940, les ANF-les Mureaux avaient enfin été (en partie) remplacés par des Potez 63-11. Ils servaient alors principalement à la liaison, même s'ils firent encore des missions de guerre, comme par exemple au sein du GAO 553, les 14 et 16 mai 1940. Comme l'indique Jean Gombeaud, alors capitaine d'infanterie breveté observateur en avion et détaché au GAO 502 :

"[...] le 502 [...] put conserver les cinq Mureaux 115 qu'il avait au départ. Il est regrettable qu'on ait pas pu les baser très à l'avant, et les utiliser pour des tâches d'observation rapprochée, qui ont cruellement manqué. Mais rien n'était réalisé de ce qui aurait permis de s'y risquer. Ils furent d'ailleurs juste assez nombreux pour les liaisons qu'ils eurent à faire."

On peut imaginer sans mal que cette tâche aurait été très dangereuse car les Allemands disposaient d'une solide et compétente DCA (sans parler de leurs chasseurs). De plus, ils ont utilisé un appareil fort comparable : le Henschel Hs 126. Or, malgré notre faiblesse en armes anti-aériennes et notre manque d'initiatives pour acquérir la supériorité aérienne, leur travail fut loin d'être une partie de plaisir. Selon Robert Panek et Pęczkowski, durant la campagne de Pologne, vingt-cinq Hs 126 furent perdus (dont quinze face à la chasse) et ces pertes furent plus lourdes durant la campagne de mai-juin 1940  ! Les deux auteurs ne donnent aucune valeur, mais, avec la liste (incomplète !) de Peter Cornwell et l'article de Mani Souffan paru dans Avions n°177, j'arrive à ces chiffres :

Appareils perdus Appareils endommagés
au moins 79 au moins 53

Au moins cent-trente-deux appareils atteints à des degrés divers sur les trois-cent-quarante en service au début de l'attaque, cela représente plus d'un tiers de l'effectif ! C'est bien la preuve que leurs missions n'étaient pas dénuées de danger.

Malgré les restrictions d'emploi, sur les deux-cent-vingt-et-un Mureaux en compte au début de la guerre, seuls cinquante-trois auraient survécu aux combats. Vingt-sept furent abattus par la chasse (en majorité) ou la DCA allemandes et neuf ont été endommagés sans que je sache s'ils furent réparés et sauvés. La carrière de l'appareil était terminée, même s'il semble que des survivants finirent en école, dans l'armée de l'Air du régime de Vichy.

ANF-les Mureaux 115 n°20 du GAO 507, forcé à atterrir en campagne le 20 septembre 1939 après un combat aérien.

ANF-les Mureaux 115 n°20 du GAO 507, forcé à atterrir en campagne le 20 septembre 1939 après un combat aérien.

Un rendez-vous raté ?

On peut regretter et, à lire le directeur général de l'Artillerie durant la guerre, ce fut le cas, que les ANF-Les Mureaux ne furent pas plus et mieux utilisés. J'entends par là que, on les ait réservés à des opérations de soutien direct des troupes. Toutefois, deux observations s'imposent :

  • la première, comme on l'a vu, est le haut niveau de perte que ce type d'avion a subi dans l'aviation allemande, malgré une maîtrise globale du ciel, le manque de DCA aux armées de notre côté et un système de communication air-sol bien adapté ;
  • la seconde est que le système de communication français était lent. En effet la liaison radiotélégraphique unilatérale imposée par le matériel disponible** dans l'armée de Terre  ralentissait la transmission air-sol. L'obligation de chiffrement des télégrammes était un autre facteur limitant, de même que les nombreux échelons à faire intervenir avant le déclenchement d'une mission de bombardement.

Ainsi les artilleurs et, dans une bien moindre mesure les fantassins et cavaliers, auraient certes apprécié l'utilisation des ANF-les Mureaux à leur service. Mais les pertes eurent été lourdes pour un rendement moindre que celui de leurs homologues allemands. En effet, outre les dangers de la Flak, le mode de transmission employé aurait rallonger inutilement les missions et donc aurait exposé davantage les appareils et augmenté les risques d'une interception.

Non seulement les conditions d'une utilisation optimale n'étaient pas réunies, mais l'époque du biplace d'observation hérité de la grande guerre était également révolue. Chacun l'avait d'ailleurs bien compris.

Maquette au 1/72 d'un ANF 117 portant le camouflage 3 tons classique de l'armée de l'Air et les marques en vigueur en 1940. L'unité n'est pas identifiée.

Maquette au 1/72 d'un ANF 117 portant le camouflage 3 tons classique de l'armée de l'Air et les marques en vigueur en 1940. L'unité n'est pas identifiée.

Notes :

* Les deux notices consultées se contredisent, l'une parlant d'un "simple" émetteur, l'autre d'un émetteur-récepteur...

** Mes récentes recherches m'ont montré que certains groupements d'artillerie ont reçu des radios pour communiquer en radiophonie bilatérale avec l'avion. Mais ce mode de communication n'était pas, encore, du goût de tout le monde !

Sources :

  • Note n°4922 SB3/3 du 5 juin 1940, rédigée par le GCA Pierre Boris à l'attention du Ministère de la Défense nationale et de la guerre
  • Rapport sur les enseignements à tirer de la guerre rédigé par le Cne Guillaume Robert le 18 novembre 1940, carton AI 2 G8893
  • Rapport sur les enseignements à tirer de la guerre rédigé par le Cne Charles de la Baume, carton AI 2 G8894
  • Compte-rendu de mission aérienne du 25 mars 1940 rédigé par le Cdt Paul Rodet, carton AI 2 G8845
  • Compte-rendu de mission aérienne du 20 avril 1940 rédigé par le Lt Jacques Payeur, carton AI 2 G8853
  • Breffort Dominique, Jouineau André, L'aviation française de 1939 à 1942 : chasse, bombardement, reconnaissance et observation tome 1, Avions et pilotes n°7, Histoire & Collections 2004
  • Comas Matthieu, 1940 le GAO 553 : Mureaux et Potez sur la ligne Maginot 2e partie, in Avions n°188 juillet-août 2012
  • Cornwell Peter, The battle of France then and now, After the battle 2007
  • Gombeaud Jean, Quand l'élégance le disputait à la misère, in Icare n°59 automne-hiver 1971
  • Panek Robert et Pęczkowski Robert, Henschel Hs 126, Orange series n°8108, Mushroom Model Publications 2005
  • Souffan Many, Les Henschel 126 du 14 mai 1940 : mission parfaite ou tragique méprise du GC III/7 ?, in Avions n°177 septembre-octobre 2010

Publié dans Les machines

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