Panzer à nos portes

Publié le par Romain Lebourg

Les Panzer à nos portes !

Je vous avais raconté, dans un précédent article, comment la Royal Air Force avait organisé son premier raid de bombardement en Allemagne. Ce texte avait été ensuite l'occasion de rappeler que nous aurions pu faire de même, en 1939-40.

En lisant Ceux qu'on n'a jamais vu, de Guy Bougerol1, je suis tombé sur quatre marques indiquant que le Groupe de reconnaissance II/33 avait bel et bien travaillé pour le bombardement. Découverte intéressante qui mérite d'être racontée.

Le 16 mai 1940, à Montcornet :

Décollage matinal :

Dans la nuit du 15 au 16 mai, le GR II/33 a confirmation que les chars allemands sont à Montcornet ! Au petit matin, on s'apprête à déménager. Mais des reconnaissances sont lancées pour vérifier le renseignement.

Guy Bougerol indique qu'un premier Potez décolla 3 h  30 pour le secteur Liart - Montcornet :

"Le premier avion décolle, celui de Hochedé, qui va réveiller la colonne blindée : ils sont bien là, motos, camions. Une maison brûle, lueur rouge dans l'aube sale et pluvieuse. Des capots jaunes : les tanks. Colonne serrée de chars, de voiture tous terrains, de camions.
"Une dernière pointe pour être sûr.
"Cette fois, aucun doute. Des gerbes de balles traçantes saluent l'avion importun.
"Hochedé atterrit à 5 heures sur le terrain de Saconin."2

Un peu plus loin, l'auteur signal que le commandant a alerté le bombardement sur les renseignements de la première mission.3

En effet, selon Christian-Jacques Ehrengardt :

"Au petit matin, le colonel Lefort (Groupement n°6) est informé par un coup de téléphone du GR II/33 que les avant-gardes allemandes sont à Liart et menacent directement leur propre aérodrome (situé à Athies-sous-Laon). [...] Il prescrit aussi à ses trois groupes de bombarder des objectifs d'opportunité sur l'axe Liart - Rozoy-sur-Serre - Montcornet (actuelle D.978 et D.946)."4

Ce sont d'abord cinq Lioré et Olivier LeO 451 du GB I/31 qui décollent à 7 h 45, suivis par un unique appareil du GB I/12, quelques minutes plus tard, puis par un second. Il y a donc eu bel et bien au moins une mission de bombardement prescrite suite à une reconnaissance aérienne durant la campagne... et la réponse était déjà sous mes yeux en 2020 !

La coopération se poursuit :

C'est ensuite autour de Guy Bougerol, alors lieutenant observateur en avion, de partir en mission pour chercher les meilleurs objectifs justiciables de notre bombardement et maintenir le contact avec l'ennemi5. Après avoir fixé les colonnes ennemies entre Marle et Laon (actuelle N.2), à Montcornet, où elle traversent la Serre et depuis Liart, Guy Bougerol rend compte au PC du GB I/126.

Mais la journée n'est pas finie :

"Une troisième mission est envoyée avec Gavoille, qui découvre l'ennemi à Philippeville, filant plein ouest.
"Il trouve le PC de la IXe Armée et lance un message lesté.
"Et voici que les LeO-45 décollent l'un après l'autre. Toute la journée, ils vont faire la "noria" sur Montcornet."7

Et de fait, les groupes du Groupement de bombardement n°6 poursuivent leurs missions, appuyés par ceux du Groupement d'assaut n°18. À la nuit, le relai est pris par ceux des Groupements n°9 et 10 ; une mission diurne était même prévue pour 19 h 30 mais elle fut décommandée un quart d'heure avant !

Le tableau ci-dessous récapitule les sorties8 :

Heure Unité Effectif
7 h 45 GB I/31 5 LeO 451
  GB I/12 2 LeO 451
8 h 45 GB I/31 4 LeO 451
  GB I/12 2 LeO 451
11 h GB II/12 7 LeO 451
  GBA I/54
GBA II/54
2 Bre 693
3 Bre 693
14 h 45 GB I/12 2 LeO 451
17 h 45 GB II/12 7 LeO 451
  GB I/38 7 Am 143
  GB II/38 3 Am 143
  GB I/34 4 Am 143
  GB II/34 4 Am 143

Hormis une mission de reconnaissance nocturne sur Monthermé et une autre entre Reims et Montcornet qui ne sont pas décomptées, l’aviation de bombardement se consacre entièrement  à tenter d'arrêter les blindés allemands. On est cependant loin de la noria décrite.

Notons toutefois que, si les commandants des unités de bombardements ont donné foi aux renseignements ramenés par le GR II/33, les officiers de la Zone d'opération aérienne Nord, eux, ont fait preuve d'une plus grande incrédulité : ils ne pouvaient accepter que les Allemands soient si près !9

Quelles sont les pertes françaises ?

De même, ces attaques ne se firent pas sans casse. Le tableau suivant récapitule les pertes connues10 :

Groupement Sorties Pertes ratio
6 23 6 26%
9 10 0 0%
10 10 1 10%
18 5 3 60%

Comme on peut le voir, les attaques diurnes, réalisées à basse altitude ou en vol rasant ont coûté cher : leurs taux de pertes sont insupportables à court terme.

On peut s'interroger sur la tactique utilisée. Le LeO 451 n'était absolument pas conçu pour attaquer depuis une hauteur de 100 m ! Qui plus est, cela le mettait à la merci de la DCA de petits calibres, ce qui a incontestablement augmenté les pertes. Mais les attaques depuis 4 000 d'altitude auraient-elles été plus efficaces ? Le cas de l'aviation d'assaut est plus délicat. Constatant le manque de résultat des bombardements horizontaux, le général Girier avait décidé de revenir au vol rasant. Là encore, cela s'avéra mortel pour les appareils... mais pouvait-on faire autrement ? c'est déjà, à mon avis, moins sûr.

Quel résultat ?

Suite à ces missions, le communiqué du GQG fut triomphaliste :

"Notre aviation de bombardement, protégée par la chasse, a effectué avec succès des attaques vigoureusement menées sur des colonnes ennemies d'engins blindés signalés par notre aviation de reconnaissance".11

Guy Bougerol va même plus loin, affirmant que l'avance ennemie fut stoppée en ce point.12

Pourtant, au soir du 16 mai 1940, le XIX. AK progress[e] rapidement vers la route Vervins - Reims13, c'est-à-dire l'actuelle D.966 passant par... Montcornet ! C'était en tout cas la limite que le général von Kleist avait envoyée  à 16 h 30 Guderian, qui commandait le XIX. Armeekorps ; ce dernier ne la reçut qu'à 00 h 45, alors qu'il avait atteint des position à une trentaine de kilomètres en avant ! Selon Karl-Heinz Frieser :

"Le 16 mai, ce fut un succès écrasant. La percée définitive de la chaîne de collines s'était faite à l'ouest du canal des Ardennes où les Français avaient fait une ultime tentative pour fermer la tête de pont de Sedan. À partir de là, les formations blindées progressèrent vers l'ouest quasiment sans obstacle. [...] Caractéristique à cet égard est l'épisode déjà mentionné qui se déroula sur la place du Marché de Montcornet : c'est là que le général Guderian et le général de brigade Kempf se rencontrèrent. [...] Le soir même, les premières forces de reconnaissance atteignait l'Oise."14

L'avance allemande fut bel et bien stoppée... mais, le lendemain et par un ordre du général von Kleist qui démit Guderian de son commandement. Ce n'est que grâce à l'intervention du commandant de la 12. Armee, qu'il le réintégra dans la journée et reprit sa cavalcade, le 18. Cette halte permit néanmoins à notre armée de mettre en place une ligne de défense sur l'Oise et la Sambre15.

Comme, on le sait, le lendemain 17 mai, la 4e Division cuirassée du colonel de Gaulle allait tenter à son tour de stopper les Allemands en attaquant vers Montcornet... en vain.

Une force capable d'autonomie :

Les attaques des bombardiers français de ce 16 mai 1940 ont donc été directement réalisées sur des renseignements de la reconnaissance stratégique. C'est une opération aérienne dans laquelle l'armée de Terre ne semble pas avoir mis son grain de sel.

Les forces aériennes de la ZOAN ont donc agit en tout indépendance dans la bataille terrestre, en utilisant tout leur potentiel pour concourir au succès. Malheureusement, ce dernier ne fut pas au rendez-vous : les moyens disponibles (14 LéO 451 moins d'une dizaine de Bre 693) étaient en effet trop limités pour ce faire.

De plus, cela n'alla pas sans casse. Après les pertes du 12 mai, le Groupement n°18 était virtuellement annihilé et dut être replié. Le Groupement n°19 n'était alors pas en mesure de le remplacer : le lendemain, seuls restaient les 14 LeO 45116 disponibles au Groupement n°6, soit à peine la force d'un seul groupe !

Notes et sources :

1 Bougerol G, Ceux qu'on n'a jamais vu, Arthaud, 1945

2 Bougerol G, op. citis, p 107 ; Soisson - Saconin abritait le Groupe de bombardement I/12 qui recevra l'ordre de se replier.

3 Bougerol G, opus cité, p 109

4 Ehrengartd C-J, Le bombardement français volume 1 1939-40, Aéro-journal HS n°5, juin 2003, p 32

5 Bougerol G, op. cit., p 107

6 Bougerol G, op. cit., p 109

7 Bougerol G, op. cit., pp 109-110

8 tableau réalisé à partir de : Ehrengartd C-J, Le bombardement français volume 1 1939-40, Aéro-journal HS n°5, juin 2003, pp 32-35, Ehrengartd C-J, Les Breguet en enfer, Aérojournal HS n°30, mai-juin 2018, p 68, Lebet M et Ribeiro J, L'Amiot 143 - De l'Aliont 140 à l'Amiot 150, Profil Avions n°18, Lela Presse, 2013, pp 261 et 315-316

9 Ehrhardt P, Les chevaliers de l'ombre : la 33e escadre de reconnaissance - première époque : 1913 - 1945, Savernoise d'arts graphiques, 1994, p 328

10 idem que note 8

11 Communiqué n° 512 du 16 mai au soir

12 Bougerol G, op. cit., p 110

13 Denis É, 1940 La Wehrmacht de Fall Gelb, Économica, 2017. Le XIX. Armeekorps était constitué des 1., 2. et 10. Panzerdivisionen ; cette dernière étant encore bloquée à Stonne, ce sont les deux premières qui progressaient.

14 Frieser K-H, Le mythe de la guerre-éclair - la campagne de l'Ouest de 1940, Belin, 2003, p 273

15 En réalité, l'ordre d'arrêt venait de plus haut, du groupe d'armées et même de... Hitler ! - Frieser K-H, Le mythe de la guerre-éclair - la campagne de l'Ouest de 1940, Belin, 2003, pp 274-277

16 Ehrengartd C-J, Le bombardement français volume 1 1939-40, Aéro-journal HS n°5, juin 2003, p 35

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