Potez bashing 3

Publié le par Romain Lebourg

Voir les épisodes 1 et 2.

Où l'on reparle du Potez 63...

Je ne suis qu'un amateur en matière de recherche historique, mais le propre d'un bon historien, et même d'un bon scientifique en général, est de pouvoir se remettre en question. Or concernant le Potez 63, j'ai peut-être pêché par excès d'optimisme. En effet, une récente lecture m'a fait prendre conscience que je n'avais pas suffisamment bien considéré le problème.

Néanmoins, cet appareil n'est en rien un appareil de grande reconnaissance et si sa maniabilité est louée, son plafond trop bas et son autonomie de même que sa capacité de couverture photo sont trop faibles.

Comas Matthieu, Le GR I/52 ou l'échec de la reconnaissance stratégique, 1939-1940, in Les Ailes n° 5, 3° trimestre 2022

La solution allemande :

Comme le rappelle ensuite l'auteur de la citation, contrairement à nous qui développions des appareils (hyper) spécialisés, les Allemands ont agit autrement. De leur côté, ils ont adaptés un bombardier, le Dornier Do 17, et transformés quelques exemplaires d'un autre, le Heinkel He 111. Ils ont ainsi obtenu des appareils capable de voler suffisamment haut pour échapper avec une relative facilité aux chasseurs alliés.  Mais, surtout, ils emportaient davantage de matériel photographique.

Sur ce point, je suis plutôt d'accord :

Appareil Potez 637 Potez 63.11 Dornier Do 17 P-1 Heinkel He 111 H
Nombre d'appareils photo 1-2* 1-2* 2 2 ?

*Le Potez 63 pouvait emporter un appareil "à main" en plus de celui fixé dans le fuselage.

Matthieu Comas conclut d'ailleurs que nous aurions pu faire de même avec des Lioré et Olivier 451 ou des Amiot 354. C'est oublier qu'en théorie, la grande reconnaissance devait être assurée par des Amiot 351 (trois groupes). Les autres groupes devaient recevoir des Bloch MB-174/175 (puis finalement MB-176) pour quatre d'entre eux et des Glenn Martin M.167-F pour les six derniers.

Deutsche Qualität ?

Il reste à nous pencher sur les caractéristiques des différentes machines :

  Potez 637 Potez 63-11 Dornier Do 17 P-1 Heinkel He 111 H-3
Puissance maxi 2 x 660 ch
à 4 000 m
2 x 660 ch
à 5 000 m
2 x 665 ch
à 4 5 00 m
2 x 1 200 ch
à 0 m
Vitesse maxi

414 km/h
à 4 500 m

435 km/h
à 5 000 m

400 à 425 km/h
à 5 000 m
400 km/h
à 4 000 m
425 km/h
à 6 000 m
Plafond pratique 8 000 m 6 200 m 8 500 m
Rayon d'action

720 km à 403 km/h à 3 800 m

1 500 km à 321 km/h à 5 700 m

 1 500 km à 300 km/h à 5 000 m 2 200 km 2 060 km
Armement 2 à 3 mitrailleuses de 7,5 mm 3 à 10 mitrailleuses de 7,5 mm 3 mitrailleuses de 7,92 mm 7 mitrailleuses de 7,92 mm

*Lorsque les sources se contredisaient, la valeur la plus basse a toujours été choisie.

Comme on peut le voir, le Potez 63 disposait effectivement d'un rayon d'action plus faible que ses concurrents allemands. Cependant, son plafond pratique théorique était plus élevé que celui du Do 17 P-1... même si rien n'avait été prévu avant guerre pour évoluer à ces hautes altitudes : mitrailleuses et appareil photo gelèrent ! En revanche le He 111 H semble supérieur et son armement défensif, était mieux réparti, puisque, sur le P. 63-11 7 des 10 mitrailleuses maximales tiraient vers l'avant, alors que sur le He 111 H-3, il y avait une mitrailleuse dorsale, deux latérales, deux ventrales et une à deux frontales (c'est d'ailleurs le seul multimoteur dans lequel l'équipage et l'armement ne sont pas concentrés à l'avant).

D'où vient le problème ?

Cependant, comparer les appareils de reconnaissance n'est qu'étudier une partie du problème. En effet, il faut aussi regarder l'opposition, c'est-à-dire, la chasse. Or, dans ce domaine, nombreuses sont les sources à indiquer que les appareils allemands agissaient avec une relative impunité (une exception, ici).

Alors comparons maintenant les performances de nos Potez 63 avec celles des chasseurs allemands d'alors :

  P. 637 P. 63.11 Bf 109 E Bf 110 C
Vitesse maxi

435 km/h
à 5 000 m

400 à 425 km/h
à 5 000 m
560 km/h
à 5 000 m

541 km/h
à 6 000 m

Vitesse de croisière 321 km/h
à 5 700 m
300 km/h
à 5 000 m
483 km/h
à 4 000 m
489 km/h
à 5 000 m
Vitesse ascensionnelle  9,2 m/s 8,4 m/s 17,8 m/s 11 m/s
Plafond 8 000 m 10 300 m 10 000 m

Comme on le constate, le Potez 63 rendait plus de 100 km/h aux chasseurs allemands. De plus, son taux de montée était jusqu'à deux fois plus faible. Avec un armement défensif très léger, face à des chasseurs armées de deux canons de 20 mm, on comprend qu'il fit difficilement le poids.

De l'autre côté de la frontière, la situation était différente :

  Do 17 P-1 He 111 H-3 MS-406 H-75 A-2
Vitesse maxi 400 km/h
à 4 000 m
425 km/h
à 6 000 m
486 km/h
à 5 000 m*

491 km/h
à 5 000 m*

Vitesse de croisière

370 km/h
à ?

385 km/h
à 5 000 m
315 km/h
à 6 000 m
410 km/h
à 4 000 m
Plafond 6 200 m 8 500 m 9 850 m 9 250 m

* Cette vitesse est sans doute surévaluée. Pour le Curtiss H-75, nous avons pris la meilleure des performances constatées.

Ainsi, la différence entre les vitesses des chasseurs et celles de leurs proies était beaucoup plus faible et même inférieure à 100 km/h ; elle tombait à presque 50 km/h entre le Curtiss H 75 A-2 et le He 111 H-3, à 6 000 m d'altitude ! Nos chasseurs ont également pâti d'alertes trop tardives, d'un armement trop léger et de blocages des commandes ou des mécanismes dus au gel.

Encore un problème de chasse ?

J'aime rappelé cette citation d'un ordre particulier du colonel Gabriel Cochet, commandant les forces aériennes de la Ve Armée, en 1939-40 :

En résumé, le problème de l'observation et de la reconnaissance n'est ici comme ailleurs qu'un problème de chasse

Ordre particulier pour l'accompagnement des contre-attaques de char du 22 octobre 1939, p 13

Bien sûr nos Potez 63 avaient des faiblesses et ne faisaient pas le poids face à des chasseurs modernes. Mais c'était également le cas des appareils allemands. La Bataille d'Angleterre a sonné le glas du Dornier Do 17. Et si le Heinkel He 111 H s'en ai mieux tiré, c'est peut-être faute d'un remplaçant au point et, peut-être encore, grâce à une plus grande polyvalence. En revanche, face à des chasseurs moins performants, ils ont pu faire illusion.

Je reste convaincu, qu'en dépit de faiblesses comme l'emport d'appareils photo trop faible et pas assez diversifié, le P. 63 restait un appareil qui tenait la comparaison face au Dornier Do 17 P-1, pour la reconnaissance d'armée. Si nous avions pu conquérir la supériorité aérienne, peut-être ne serait-il pas autant décrié. En revanche, pour la reconnaissance stratégique, il manquait clairement d'allonge et de vitesse...

La solution B4 était-elle intéressante ?

Pour répondre à cette question, nous allons de nouveau nous pencher sur les caractéristique connue des avions des programmes B4 et du M. 167-F initialement commandé dans la catégorie du P. 63.11 :

  LeO 451 Amiot 354 M. 167-F MB-174
Puissance maxi 2 x 1 060 ch
à 4 800 m
2 x 1 000 ch
à 4 420 m
2 x 1 015 ch
à 4 200 m
Vitesse maxi 495 km/h
à 4 800 m
485 km/h
à 5 000 m
490 km/h
à 4 000 m
517 km/h
à 5 050 m
Vitesse de croisière 360 km/h 420 km/h 408 km/h 395 km/h
Plafond pratique 9 000 m 10 000 m 9 000 m 10 300 m
Rayon d'action 2 900 m 2 500 m 2 100 km 1 650 km
Armement 2 mitrailleuses de 7,5 mm
1 canon de 20 mm
6 mitrailleuses
de 7,5 mm
7 mitrailleuses
de 7,5 mm

Mentionnons que les bombardiers quadriplaces et les avions de reconnaissance triplaces partageaient le même poste radio.

Les performances de ces appareils étaient bien meilleures que celle du P. 63 et se rapprochaient de celles des chasseurs allemands. Toutefois, l'armement défensif restait léger : deux mitrailleuses légères pour le M. 167-F et une plus un canon à la capacité de tir réduite pour les deux autres. En revanche, si le MB-174 disposait de 5 mitrailleuses arrière, 2 étaient vraiment efficaces. Si le bimoteur Bloch était le plus rapide et montait plus haut, son autonomie limitait le profondeur de ses incursions et n'apportait, à priori, guère de progrès par rapport aux Potez 63 ; de plus la version MB-176 finalement choisi aurait eu des performances un peu inférieure.

Toutefois, le plus gros problème restait l'état du bombardement, qui avait un besoin urgent d'appareils modernes, alors que l’aviation de renseignement, elle, en possédait déjà. C'est ce qui explique que les M. 167-F, initialement commandés pour la grande reconnaissance (mais pas que, vu le nombre), ont majoritairement équipé des unités de bombardement. De même, le retard de production a empêché l'Amiot 351 d'entrer en service dans la reconnaissance. De fait, les plans tablèrent sur un effectif mixte de 6 MB-174/175 et 6 Potez 63-11 par groupe, sans, semble-t-il, prioriser ceux de grande reconnaissance. Dans les faits, on n'y parvint guère et après avoir équipé trois groupes de façon mixtes, on se dirigea vers un effectif plus uniforme pour le GR I/52.

Il faut toutefois pondérer cette étude par une donnée difficilement accessible : la différence du profil de mission. L'avion de reconnaissance opère seul et se doit d'être discret, de pouvoir profiter de la nébulosité pour se cacher et de passer peu de temps chez l'ennemi. Au contraire, le bombardier opèrent en groupe et, en théorie, sous la protection de chasseurs : il n'a pas les mêmes impératifs de maniabilité. On sait cependant que les bombardiers légers se défendirent en comptant sur cette capacité. Si le M. 167-F aurait sans doute bien rempli le rôle de triplace de reconnaissance, en l'état actuel, c'est compliqué de se prononcer au sujet de l'Amiot 351.

Et donc ?

Dans l'absolu, Matthieu Comas voit juste lorsqu'il suppose qu'un de nos bombardiers quadriplace aurait fait un appareil de grande reconnaissance plus performants que le Potez 637 ou 63-11. Cependant, ces appareils n'étaient pas prêts en septembre 1939. Seuls six Lioré & Olivier 451 étaient alors en service au sein d'une escadrille expérimentale. Elle ne brilla guère, réalisant seulement 2 des 9 missions qui lui furent assignées avant sa dissolution en octobre.

Mais, comme le montrerons les britanniques, le fond du problème était probablement ailleurs : l'heure était venu d'avoir des appareils aux performances proches de celles des chasseurs. Ce que j'écrivais déjà dans cet article et idée sur laquelle, je n'ai pas varié. Avec des performances et une maniabilité proches de celles de leurs intercepteurs, ils avaient plus de chances de leur échapper. De même, leur taille plus réduite et une livrée adéquate les rendaient plus difficiles à détecter. Cependant, leur autonomie était encore limitée et la solution vint d'un bimoteur très performant.

Cependant, il ne faut pas non plus oublier que l'une des tares de notre armée fut de ne pas exploiter assez rapidement les renseignements ramenés. Et pour ça, un meilleur matériel aérien n'aurait rien changé.

Sources :

  • Collectif, Le Morane-Saulnier MS-406, Histoire de l'aviation n° 5, Lela Presse, 1998-2003
  • Breffort D et Jouineau A, L'avaition française de 1939 à 1942, Chasse, bombardement, reconnaissance et observation tome 1, Avions et pilotes n° 7, Histoire & Collections, 2004
  • Breffort D et Jouineau A, L'avaition française de 1939 à 1942, Chasse, bombardement, reconnaissance et observation tome 2, Avions et pilotes n° 8, Histoire & Collections, 2005
  • Comas M, Le GR I/52 ou l'échec de la reconnaissance stratégique, 1939-1940, in Les Ailes n° 5, 3° trimestre 2022
  • Ehrengardt C-J, Le Potez 637, Les yeux de Gamelin, in Aérojournal n° 2, février-mars 2008
  • Ehrengardt C-J, Le LeO 451 1re partie, in Aérojournal n° 19, décembre 2010-janvier 2011
  • Ehrengardt C-J, Le LeO 451 2e partie, in Aérojournal n° 20, février-mars 2011
  • Ehrengardt C-J, Le Potez 63-11 1re partie, in Aérojournal n° 25, octobre-novembre 2011
  • Ehrengardt C-J, Le Glenn Martin 167-F 1re partie, in Aérojournal n° 38, décembre 2013-janvier 2014
  • Fernandez J, Potez 63 Family, Orange series No 8109, MMP, 2008
  • Moulin J, Le Bloch 174 et ses dérivés, Profils Avions n° 10, Lela Presse, 2006
  • Persyn L, Les Curtiss H-75 de l'armée de l'Air, Histoire de l'Aviation n° 22, Lela Presse, 2008
  • Caractéristiques du Do 17 P sur le site U-boot.fr
  • Fiche monographique des Dornier Do 17 P et Z, dans Fernandez J, La bataille d'Angleterre (2e partie), in Batailles Aériennes n° 2, 3e trimestre 1997
  • Fiche monographique des Heinkel He 111 P et H dans Costes A et Philippe B, Le GC I/2 dans la campagne de France (1re partie), in Batailles Aériennes n° 17, 3e trimestre 2001
  • Fiche monographique de l'Amiot 354 sur le site Aviafrance.
  • Pages Historyofwar sur le Bf 109 (en anglais)
  • Pages Wikipedia sur le Bf 110 (en anglais)

Publié dans Les machines

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