Prescience

Publié le par Romain Lebourg

La préscience du général Bourret

Fin septembre 1939, il avait tout prévu !

Une note prémonitoire :

Le 28 septembre 1939, le commandant de la Ve Armée terrestre adressa une Note sur les conditions d'emploi des FA et FTCA* de la Vème Armée, à son supérieur, le commandant du Groupe d'armées n°2 (GA 2).

Dans ce document, le général Victor Bourret passe rapidement sur le matériel dont il disposait pour la lutte dans la 3e dimension. Seul le chasseur Curtiss H-75 trouvait grâce à ses yeux. Son plus gros problème restait la quantité !

Pour ce général cinq étoiles, les moyens qu'on avait alloués à son armée étaient nettement insuffisants :

"Dans ces conditions, il est difficile à la Vème Armée d'assurer ses missions de renseignement. Il est plus difficile encore de s'opposer efficacement à l'action de l'aviation ennemie."

Heureusement la valeurs des équipages, mais surtout l'attitude timorée de l'aviation allemande dans les premières semaine, avaient permis quelques belles réussites. Le général avertissait cependant que, si la même tactique qu'en Pologne venait à être mise en œuvre par la Luftwaffe, son aviation serait rapidement submergée, faute de moyens.

Car un autre problème se faisait jour : la volonté d'indépendance de l'armée de l'Air. Cela grévait les moyens de la Ve Armée et l'empêchait de "disposer" facilement des bombardiers... mais pas que. La critique était donc sans appel :

"Ainsi d'importantes formations se trouvent immobilisées pour l'accomplissement d'une mission éventuelle, alors que les Armées ne possèdent qu'une faible partie des appareils dont elles ont besoin."

Or, c'est bien ce qui allait se passer en mai et juin 1940 ! Globalement, l’aviation française eut du mal à être présente là où on avait besoin d'elle... d'où le célèbre "où sont nos avions ?!".

Aurait-on pu contenter les généraux "terrestres" en matière de chasse en optant pour le LN 161 ? Le nombre et la qualité ne faisaient pas tout !

Aurait-on pu contenter les généraux "terrestres" en matière de chasse en optant pour le LN 161 ? Le nombre et la qualité ne faisaient pas tout !

Bien vu ?

Le général Victor Bourret avait donc vu juste, dès le mois de septembre 1939 !

Pour remédier à la situation, il préconisa une totale subordination des moyens aériens à l'armée de Terre... via le groupe d'armées : ce dernier donc aurait eu autorité sur les armées terrestres prévues et une armée aérienne. Ainsi, les moyens aériens auraient pu être utilisés en fonction des besoins du moment... notamment ceux de l'armée de Terre !

Il est évident qu'une telle organisation était inenvisageable du point de vue de l'armée de l'Air. Le général Vuillemin n'aurait alors plus été maître de rien, moins certainement que son rival et commandant la 1re Armée aérienne, le général Mouchard. Non, les seules concessions que l'on fit furent :

  • d'abord de remplacer, fin octobre, le commandant de la zone d'opération aérienne est. Les généraux du Groupe d'armée n°2 s'étaient plaint de son manque de collaboration ;
  • de recréer, fin février, un Commandement des forces aériennes de coopération, chapeautant toutes les unités travaillant pour l'armée de Terre. Il prenait directement ses ordres du général commandant les théâtres d'opération nord et est.

Mais ni l'une ni l'autre ne permirent d'améliorer réellement la situation et ce qu'avait prédit le général Bourret se réalisa...

Prescience
Le temps des regrets :

Au final, les moyens que l'armée de l'Air se réservait, servirent de réserve générale dans laquelle on puisa pour contenter l'armée de Terre. Malgré sa volonté d'indépendance, notre force aérienne fut bel et bien mise au service des forces terrestres. Mais, comme je l'ai écrit, les moyens manquèrent dès les premiers jours alors qu'on en aurait eu besoin.

Néanmoins, on peut se demander si des moyens nombreux à la disposition des groupes d'armées aurait été utiles :

  • des bombardiers alloués au GA 2, aurait-ils pu être transférés aussi facilement au GA 1 ou auraient-ils constitué des formations se trouv[a]nt immobilisées pour l'accomplissement d'une mission éventuelle ?
  • ceux du GA 1 auraient-ils été "mieux" employés que dans la réalité début mai ? les ordres seraient peut-être arrivés plus rapidement, mais les cibles auraient-elles été mieux choisies ? pas sûr !
  • Quid de la couverture des défenseurs de Sedan le 13 mai ou de celle de la contre-attaque du lendemain, assurées seulement en milieu et fin de matinée dans la réalité** ?

Bref, si le général Bourret avait vu juste concernant le défaut de moyens de défense aérienne, il n'est pas certain que l'organisation qu'il préconisait nous eût sauver du désastre de mai-juin 1940.

Notes :

* Forces Aériennes et Forces Terrestres Contre-Aéronefs

** J'ignore si le GC I/5 a manqué de moyens suite aux deux "grosses" couvertures matinales ou d'ordre,  le 13 mai après-midi.
Le 14 mai, le brouillard empêcha les décollages matinaux du GC I/5 : la première couverture n'eut lieu qu'à partir de 11 h ! Avant seuls deux appareils purent décoller individuellement. Une autre unité aurait-elle pu le remplacer, même au pied levé ?

Sources :

  • Note sur les conditions d'emploi des FA et FTCA de la Vème Armée n°320/OP du 28 septembre 1939 (SHD/ir, archives des Forces aériennes de la Ve Armée)
  • Facon Patrick, Histoire de l'Armée de l'Air : une jeunesse tumultueuse (1880-1945), coll. Docavia n°50, éd. Larivière, 2004
  • Persyn Lionel, Les Curtiss H-75 de l'armée de l'Air, coll. Histoire de l'avition n°22, éd. Lela Presse, 2008

Publié dans Ah ! si..., Panorama

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