De la reconnaissance au bombardement

Publié le par Romain Lebourg

Passer de la reconnaissance au bombardement

Dans un précédent article, j'abordais l'opinion de Drix sur la possibilité de remplacer les Amiot 143 par des Bloch MB-131.

J'ai déjà exposé les mérites et déboires de cet appareil. Rappelons qu'en septembre 1939, il était trop lent, pas assez maniable et mal armé pour faire de la reconnaissance. Après quelques semaines d'activité, les appareils ont été limités aux vols de nuit, puis retirés des première lignes. Ils ont alors servi comme remorqueurs de cible ou pour former les équipages en centres d'instruction.

Mais n'y avait-il pas mieux à faire de cet appareil, à ce moment-là ?

Le MB-131, un bon candidat ?

Le MB-131 était moderne, avec un train rentrant et des volet d'intrados. De ce point de vue, c'était un net progrès par rapport aux antiques MB-200 et Amiot 143. Mais qu'aurait-il apporté de plus ? Voyons déjà les caractéristiques principales de chacun :

  Amiot 143 Bloch MB-200 Bloch MB-131
Équipage 5 4 4
Vitesse maximale à 4 000 m 290 km/h 285 km/h 385 km/h
Armement 4 mitrailleuses 3 mitrailleuses 3 mitrailleuses
Charge offensive maximale 1 000 kg
800 kg

1 000 kg
500 kg
400 kg

400 kg
Autonomie

700 km
1 400 km

650 km
1 000 km
1 300 km
660 km

source : 4e Bureau de la 1re Armée aérienne, cité par M. Ledet et J. Ribeiro in L'Amiot 143 : de l'Amiot 140 à l'Amiot 150, Profil Avions n°18, Lela Presse, 2013, page 161

Comme on le voit, le MB-131 emportait moins de bombes que les vrais bombardiers. Il avait également une bien plus faible autonomie. Néanmoins il était relativement disponible car il équipait 10 groupes de reconnaissance à la déclaration de guerre et les pertes au combat furent relativement modérées1.

Seul avantage, sa vitesse maximale était bien meilleure ! Il est cependant évident qu'elle aurait plus que certainement limité son utilisation à la nuit. En effet, évoluant aux alentours ou en-dessous des 300 km/h avec son chargement, il eu constitué une proie facile pour les Messerschmitt Bf 109. Or, le bombardement de nuit, à cette époque, c'était loin d'être précis ! Mais avec une force plus nombreuse, peut-être aurait-on put faire quelque-chose...

Un MB-131 de la 2° escadrille du 14° GAA. Le dessin montre bien les lignes modernes de l'appareil.

Un MB-131 de la 2° escadrille du 14° GAA. Le dessin montre bien les lignes modernes de l'appareil.

Était-ce possible ?

Si on regarde "de loin" oui : les quantités sont là pour équiper les 6 ou 72 groupes métropolitains évoluant sur Amiot 143 et MB-200.

Le remplacement des antiques Amiot et Bloch du bombardement par des MB-131 aurait donc induit une diminution du rayon d'action et du tonnage largable de ses unités. Techniquement, le MB-131 pouvait emporter entre 800 et 320 kg de bombes, allant de 200 à 10 kg. Plus la charge était lourde, plus le rayon d'action était faible. Il aurait donc, fallut :

  • soit les baser près du front, mais on manquait de terrains adaptés (ne serait-ce qu'aux vols de reconnaissance) et cela revenait à les exposer davantage aux coups de l'ennemi ;
  • soit utiliser un terrain de ravitaillement durant la mission. Toutefois, il semble que la procédure de ravitaillement en carburant était longue, ce qui aurait obligé à un départ très avancé. De plus, la question d'un terrain (avancé) adapté se posait encore !

De mon point de vue, tout comme la faible autonomie du MB-131 l'a cantonné à la reconnaissance d'armée, elle a empêché sa "reconversion" dans le bombardement, même en tant qu'appareil "de transition".

Seul point positif, les LeO 451 utilisés pour convertir les groupes de la 32e escadre auraient été affectés dès le début à d'autres unités ; de même, les bombardiers américains qu'ils ont ensuite touché aurait pu être versés aux unités de l'ex-25e escadre, qui n'ont jamais vu la queue d'un avion moderne... mais ça aurait peu changer la situation. En revanche, annuler la conversion des GB I et II/31 sur LeO 451 aurait, certes été mal vécu par leurs hommes, mais aurait permis de convertir d'autres unités plus rapidement.

Quel intérêt ?

Imaginons. Nos huit groupes de bombardement sur matériel ancien ont été rééquipés en MB-131 (le GB II/35 reste à l’aviation d'assaut). Au 10 mai 1940, on pouvait donc espérer mettre en ligne :

  • 8 GB sur MB-131 ;
  • 2 GB sur Farman 222 ;
  • 2 à 4 GB sur LeO 451 ;
  • 2 GBA sur Bre 693.

Nous aurions donc eu, sur le papier, une modeste force de bombardement diurne, pas forcément plus développée qu'historiquement. La force de bombardement nocturne aurait été conséquente, avec 10 groupes ! mais majoritairement cantonnées aux arrières immédiats de l'ennemi.

Comme dans la réalité, cette force aurait été dispersée entre les zones d'opérations aériennes Nord et Est avant d'être rassemblée sous l'unique commandement de la première, puis des Forces aériennes de coopération. Au niveau opérationnel, il n'y aurait sans doute eu pas grand-chose de changé : les groupes sur MB-131 auraient continué à opérer la nuit, pour plus de sécurité et probablement en reconnaissance ; aurait-ils pu découvrir les colonnes allemandes aussi tôt que dans la réalité ? Ils n'auraient probablement pas pu effectuer leur bombardement avant le 13 mai 1940, à cause de leurs "pattes trop courtes". Étant engagés avec parcimonie, de façon dispersée et avec des ordres probablement périmés, les MB-131 auraient vraisemblablement eu peu d'effet sur la suite des opérations.

Même avec une meilleure implication de cette force, je doute que le nombre eût suffit à pallier les carences de la tactique de mise en œuvre.

Un exemple de réorganisation possible (voir plus bas)

Un exemple de réorganisation possible (voir plus bas)

Encore une FBI ?

Adopter le MB-131 comme bombardier de nuit aurait augmenter le nombre d'appareils de cette force, mais en lui donnant peu de potentiel supplémentaire, au final. En revanche, cela aurait pu hâter la conversion d'autres unités sur LeO 451 ou matériel américain et donc nous permettre d'aligner un peu plus de bombardiers modernes. Malheureusement, je crains que ce n'eût pas été suffisant pour arrêter les Allemands. Mais cela ouvre à l'application d'idées intéressantes :

La production du D.720 issu du programme T3 a été arrêtée avant la conversion. Mais, cet appareil étant également appelé à jouer le rôle d'illuminateur, on peut imaginer des ordres contraires, si la décision de remplacer les bombardiers anciens par des MB-131 était intervenue assez tôt. Il est alors possible de rêver d'attaques groupées, précédées d'une illumination comme nous en avions émis l'idée avant-guerre. Cela aurait toutefois nécessité des exercices de mise au point : aurions-nous été prêts ?

Notes :

1 On compte 8 pertes jusqu'à la fin de l'année : la majorité (5) en septembre. La dernière perte opérationnelle intervient en janvier 1940.

2 À l'automne 1939, quand est envisagé le retrait des lignes du MB-131, ils sont :

  • 4 sur Amiot 143 (GB I et II/34, I et II/38) ; le GB II/35 a été destiné plus tard à l'aviation de bombardement d'assaut.
  • 4 sur MB-200 (GB I et II/31, I et II/32) mais la 31e escadre est en conversion sur LeO 451 : aurait-on annulé l'opération ?

 

Sources :

  • Ministère de l'Air, état-major de l'armée de l'Air, Notice de Manœuvre de l'avion Bloch 131, Annexe n°10 au Règlement de manœuvre de l'aviation, 1939
  • Ministère de l'Air, armée de l'air, Notice descriptive et d'utilisation de l'avion Marcel Bloch Type 131 RB4, mars 1939
  • Cony C, Les combats aériens de la Drôle de Guerre, Batailles Aériennes n°3, novembre-décembre 1997-janvier 1998
  • Ehrengardt C-J, L'Aviation Française, 10 mai 1940, Aérojournal n°1 spécial, juillet 1997 via France 40.free.fr (27 mars 2021)
  • Ehrengardt C-J, Le bombardement français 1939-1945, volume 1, Aéro-journal n°5 hors-série, juin 2003
  • Ledet M et Ribeiro J, l'Amiot 143 : de l'Amiot 140 à l'Amiot 150, coll. Profil Avions n°18, éd Lela Presse, 2013

Merci à MM S Billaut, G Covalleri, P Dumollard et L Gruz pour leur aide sur les Aéroforums.

Publié dans Ah ! si..., Bombardement

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