Rififi au Tonkin

Publié le par Romain Lebourg

Du rififi au Tonkin : L'incident de Lng So'n

Durant la guerre sino-japonaise, l'armée chinoise recevait une partie de son ravitaillement via l'Indochine : il était débarqué à Hải Phòng. Les Japonais, naturellement, n'appréciaient pas cette aide de la France à leur ennemi d'alors. La défaite française face à l'Allemagne et à l'Italie permit à l'Empire du Soleil levant d'exiger la cessation de cette "collaboration" franco-chinoise.

Les discussions parfois houleuses aboutirent à l'arrêt de ces transferts de ravitaillement et l'établissement d'une commission de contrôle japonaise. Les militaires nippons exigèrent également du gouvernement français des facilités en Indochine pour leurs troupes se battant en Chine. Un accord en ce sens fut signé le 22 septembre 1940 à 15 h. 

Toutefois, sept heures plus tard, la 5e division d'infanterie japonaise du Kwang Si se lança à l'attaque dans le secteur de Lng So'n ! Les combats durèrent près de trois jours. Ils eurent un épilogue fâcheux :  le 26 septembre, les troupes japonaises devant débarquer à Hải Phòng, investirent en force la presqu'île de Đồ Sơn, par peur des réactions françaises. Comme nos forces reçurent l'ordre de ne pas résister, le calme revient rapidement. Mais l'incident aurait pu avoir des conséquences graves.

Carte figurant les principaux lieux évoqués dans ce récit.

Carte figurant les principaux lieux évoqués dans ce récit.

L'armée de l'Air veille :

Durant les négociations avec les Japonais, les appareils de l'armée de l'Air ont surveillé les mouvements des forces nippones afin de prévenir tout acte hostile. Les Potez 25 de l'escadrille 1/595 ont également été mis à disposition du commandant du secteur du Tonkin ; dans la matinée du 22 septembre, deux d'entre eux ont été détachés sur le terrain de Lng So'n alors en cours d'aménagement.

Suite au franchissement de la frontière, ils furent mis en alerte, le 23 septembre au matin. Deux autres Potez 25 les rejoignirent, ainsi qu'un Potez 29 transportant du matériel et des mécaniciens. Mais, dès le milieu de la matinée, le terrain fut attaqué par cinq bombardiers légers japonnais (peut-être des Mitsubishi Ki-30 du 82e Dokuritsu Hikô-chûtaï qui soutenaient la 5e division). Avec un Potez 25 détruit et un autre endommagé, les français durent retraiter à Tong.

Le 24 septembre, au moins trois missions de reconnaissance furent effectuées par les appareils de l'escadrille 1/595. Leur but était de déterminer l'avancée des troupes nippones. Dans la matinée, un Potez 25 escorté par trois Morane-Saulnier MS-406 de l'escadrille 2/595 rencontra une formation de trois Nakajima Ki-27 Kô du 84e Dokuritsu Hikô-chûtaï. Le combat s'engagea entre les chasseurs, sans résultat.

La ville de Hải Phòng fut survolée par deux formations japonaises dans la journée. Les appareils ne manifestèrent aucune hostilité et ne furent pas interceptés.

Sur les 2 photographies que j'ai vues, les Ki-27 Kô du 84° Chûtaï sont dépourvus de leur mat d'antenne radio et de la partie mobile de la verrière.

Sur les 2 photographies que j'ai vues, les Ki-27 Kô du 84° Chûtaï sont dépourvus de leur mat d'antenne radio et de la partie mobile de la verrière.

Mortelle mêlée :

Les reconnaissances françaises se poursuivirent dans la matinée du 25 septembre. La troisième fut des plus mouvementées.

Le Potez 25 de l'escadrille 1/595 devait surveiller la route reliant Nho Lam1 à Phố Vị. Trois MS-406 de l'escadrille 2/595 l'escortaient ; mais l'un d'eux dut faire demi-tour après une panne. Entre temps, un autre Potez 25 avait décollé de Bach Mai pour transmettre un ordre de demi-tour à une colonne motorisée. Les quatre avions français allaient se retrouver dans le même secteur.

Ce second Potez 25 fut intercepté par deux Ki-27 du 84e Chûtaï. En place arrière, le commandant Pierre Schertzer tenta de défendre l'appareil avec le jumelage de mitrailleuses. Mais il fut touché au foie par les tirs des japonnais. Son pilote, le lieutenant Jacques Mayaud, fut également blessé à la jambe et au cou, mais il parvint à poser son biplan près de Đồng Mô. Les chasseurs japonais continuèrent de mitrailler l'épave au sol, mais le pilote français s'en tira sans plus de mal. En revanche, le commandant du Groupe mixte aérien 595 mourut avant l'arrivée des secours. La victoire fut créditée au gunsô (sergent-chef) Jiro Ieiri2.

Le combat aérien n'a pas échappé aux deux MS-406 et leur chef de patrouille a tenté de se porter aux secours du Potez 25... trop tard. Toutefois, les deux Ki-27 se retournèrent contre le Potez qu'ils devaient protéger. Les chasseurs français intervinrent et les dissuadèrent. Toutefois, l'appareil de l'adjudant-chef Adolphe Tivolier fut endommagé.

Un Ki-30 du 90° Sentaï à défaut d'avoir trouvé une photo des appareils du 82° Chûtaï. Comme les Ki-27, ils étaient alors dépourvus de leur mat d'antenne radio.

Un Ki-30 du 90° Sentaï à défaut d'avoir trouvé une photo des appareils du 82° Chûtaï. Comme les Ki-27, ils étaient alors dépourvus de leur mat d'antenne radio.

Une victoire aérienne refusée :

Le 26 septembre, vit le bombardement de Hải Phòng par des appareils japonnais. Selon certaines sources, il fut peut-être l’œuvre de Mitsubishi Ki-30 du 90 Hikô-sentaï ; d'autres avancent l'intervention d'appareils embarqués sur le porte-avion Hiryū, qui opérait alors dans le cadre de la conquête de l'île de Hǎinán. Quoi qu'il en soit, cette attaque fit plus de trente victimes au sol : quinze morts et dix-huit blessés selon la presse locale.

Deux MS-406 de l'escadrille 2/595 effectuaient une reconnaissance au-dessus de nos lignes lorsqu'ils aperçurent un bimoteur. Suite à une incompréhension avec son chef de patrouille, le sergent William Labussière partit seul pour l’identifier. Cet appareil était japonais et n'avait rien à faire dans le secteur : le pilote français tira donc une rafale de semonce. Ce fut rapidement l'escalade : le mitrailleur japonais répliqua et le pilote français lui rendit ses coups. Le bimoteur nippon disparut dans un nuage avec le moteur gauche en feu ; ses débris furent retrouvés deux jours plus tard. Mais William Labussière3 ne put faire bénéficier de cette victoire car les autorités préfèrent éviter toute "provocation" à l'égard des Japonais ; la mention de la mission fut rayée dans son carnet de vol ! On ne sait malheureusement rien sur sa victime.

Un coup pour rien ?

Ainsi se termina cette sanglante escarmouche entre troupes françaises et nippones. Après des excuses de ses dernières, l'accord signé le 22 septembre entra en vigueur : les forces aériennes japonaises s'installèrent sur les terrains de Gia Lâm, Phú Thọ et Phủ Lạng Thương4. Ce fut le début de la main-mise nippone sur l'Indochine.

Notes :

1 Je n'ai pas retrouvé cette localité.

2 Jiro Ieiri sera abattu et tué à bord d'un Kawasaki Ki-45 Toryu, le 12 juin 1942 par le pilote américain George Burgard, de l'American Volonteer Group.

3 William Labussière, après son service militaire comme pilote, avait été se battre au côté des républicains espagnols. Lassés du comportements des officiers politiques, il avait ensuite été recruté par la Chine. À la mobilisation, il se rendit en Indochine et intégra l'escadrille 2/595. Après le conflit avec la Thaïlande, il fut démobilisé et tenta de rejoindre les forces françaises libres, via Hong-Kong. Mais il fut arrêté et emprisonné. Il s'évada en septembre 1944 et réussit à rejoindre la France Libre. Il servit d'intermédiaire avec le général Claire Lee Chenault. Après la guerre, il se lança dans le transport civil, avec un intermède comme conseillé technique en Syrie. Il rejoignit de nouveau l'armée de l'Air vers 1953 et participa à la guerre d'Algérie. Il quitta le  service actif avec le grade de commandant.

4 Le terrain de Gia Lâm sera occupé dès le 7 octobre 1940 par des appareils de la marine impériale japonaise opérant au-dessus du sud de la Chine. il s'agissait des Mitsubishi A6M2 et des Aichi D3A1 du 14e Kōkūtai ainsi que des Mitsubishi G3M du 15e Kōkūtai ; ils quittèrent les lieux, mi-septembre 1941. Il semble que le 84e Dokuritsu Hikô-chûtaï et ces Nakajima Ki-27 y aient également élu domicile ce mois-là... et pour deux ans !

Sources :

  • Baeza Bernard, Les avions de l'armée impériale japonaise, 1910-1945, coll. Histoire de l'aviation n°25, éd. Lela Presse, 2011
  • Chi Thâm, De bouche... ...à oreille, in L'Effort n°204 du 27 septembre 1940
  • Cony Christophe et Ledet Michel, L'aviation française en Indochine des origines à 1945, coll. Histoire de l'aviation n°21, éd. Lela Presse, 2012
  • Ehrengardt Christian-Jacques, L’aviation de Vichy au combat : les campagnes oubliées 3 juillet 1940 - 27 novembre 1942, éd. Lavauzelle, 1985
  • Ford Daniel, The Flying Tiger Aces, Warbird's Forum, 2015
  • Gustavsson Håkan, Sino-japanese air war (1917-1945) : 1940, Håkans aviation page, 2019 (10/09/2020)
  • Ledet Michel, Samouraï sur porte-avions : les groupes embarqués japonais et leurs porte-avions. 1922-1944, coll. Histoire de l'aviation n°17, éd. Lela presse, 2006
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