Trois fois au tapis

Publié le par RL

Édité le 13/06/1940 : complément

Abattu trois fois, en moins d'un mois !

André Charles GUÉNEL est né le 31 mars 1913, à Rennes. Boursier de pilotage, il fut breveté pilote à l'école CFA d'Angers, le 10 septembre 1931. Il dut ensuite contracter un engagement volontaire par avancement d'appel dans l'armée l'Air, comme l'y obligeait son statut de boursier. Il quitta probalement le service actif à l'issue de cette période, car nous n'avons pas retrouvé sa "titularisation" dans le corps des sous-officiers de carrière.

S'il fut sergent(-chef) de réserve, André Guénel dut reprendre du service avec la mobilisation. Et c'est sans doute tout naturellement qu'il se retrouva au Groupe Aérien d'Observation 510 basé à... Rennes, depuis sa création en janvier 1937. Ce GAO, équipé de biplace Potez 390, était rattaché au 10° Corps d'Armée (II° Armée) qui défendait les Ardennes autour de Sedan et au nord-est de Stenay ; il rejoignit Attigny à la fin du mois d'août ; il fut replié sur Cuers/Pierrefeu le 20 octobre à cause de la vétusté de son matériel aérien. Il migra ensuite à Saint-Étienne-de-Saint-Geoir*, début 1940, avant de rejoindre de nouveau Attigny, le 26 mars.

*Un centre d'Application de l'Observation Aérienne y a été créé, vraissemblablement à ce moment là, comme à la Perthe.

Abattu une première fois :

Le 16 mai 1940, le front français a été enfoncé depuis le 14 mai, entre les II° et IX Armées et les divisions du 10° CA sont repliées derrière l'Aisne et sur une ligne courant jusqu'à l'ouvrage de la Ferté (ligne terminée par les 21° et 18° CA). Le GAO a certainement quitté Attigny maintenant dans le secteur de la 36° DI. Depuis l'hiver, il a été rééquipé en partie, comme nombre de ses congénères, en triplaces modernes Potez 63-11 (six au 10 mai 1940).

En milieu de matinée, le Potez 63-11 n°619 est envoyé reconnaître les éléments ennemis présents dans le triangle Liart - Mézière - Réthel. Vers 10h15, l'appareil est attaqué par trois Messerschmitt Bf 109 de la 1./JG 76. Le bimoteur français vend chèrement sa peau car il est n'est revendiqué qu'à 10h47 par l'Ofw. Michael Hauer* après un rude combat ; il s'écrase à Autruche, 15 km au nord-est de Vouziers. Le Cpl Molinier, le mitrailleur, est légèrement blessé, mais le S/C André Guesnel et son observateur, le Lt Robert Martin, sont indemnes.

*Il constitue la deuxième victoire du pilote allemand, qui en revendiquera 7 jusqu'en août 1940. On perd ensuite sa trace : fut-il envoyé en école jusqu'à la fin de la guerre ? Fut-il porté disparu sur le front russe le 1° octobre 1943 ?


Carte montrant les points de chutes et secteurs concernés par les missions du GAO 510 (fond de carte : www.histgeo.ac-aix-marseille.fr)

Deuxième confrontation avec la chasse allemande :

Le 27 mai 1940, le 10° CA est maintenant déployé sur le front de la Somme, entre Picquigny et l'est d'Amiens, au sein de la VII° Armée. Il doit participer à l'offensive française visant la réduction des têtes de pont allemandes. Sa 7° DIC doit particulièrement attaquer dans le secteur d'Amiens et son commandant, le GD Louis Noiret, a demandé une mission d'accompagnement pour 10h00. Cette mission est repoussée à 10h45 par les FACA 10, afin de pouvoir bénéficier de la couverture de chasse prévue à cette heure là.

Le Potez 63-11 n° 623 est malheureusement en retard et n'assure sa misison qu'à partir de 11h05 ; il ne bénéficiera donc pas de la couverture de chasse. Pendant environ un heure, il s'acquitte de sa tâche malgré les dommages subits face à la Flak. Sur le chemin du retour, le bimoteur français est ensuite pris à partie par sept chasseurs Messerschmitt Bf 109 de la 1.(J)/LG 2. Le S/C Pierre Lucas, le mitrailleur, a déjà été mis hors de combat par la Flak et l'appareil est abattu en flammes à 12h10 par le Fw. Hugo Frey*, au sud-ouest d'Amiens. Le S/C André Guénel et son observateur, le capitaine d'artillerie Roger Smet, sautent en parachute tandis que le Potez s'écrase à Chaussoy-Épagny. André Guénel se tire encore une fois sans mal de sa mésaventure.

Pierre Lucas fut cité à l'ordre de l'armée aérienne et décoré à titre posthume de la Croix de Guerre avec palme (JO du 3 septembre 1940) puis de la Médaille Militaire (JO du 25 février 1941). Le Cne Roger Smet fut également cité et décoré de la Croix de Guerre avec palme (JO du 3 septembre 1940) pour sa conduite lors de cet évènement - il sortit indemne des débris de son appareil incendié, selon la citation.

*Il constitue la deuxième victoire du jeune pilote (né le 14 janvier 1915) qui atteindra le rang d'Hauptmann et le "score" de 32 victoires aériennes. Il sera abattu et tué par un mitrailleur de B-17, le 6 mars 1944, au-dessus des Pays-Bas, alors qu'il commandait la 7./JG 11 ; il sera décoré de la croix de chevalier de la Croix de Fer à titre posthume.


Illustration du Potez 63-11 n°494 pris sous le feu de la Flak. L'appareil porte la bande blanche de fuselage imposée le 26 mai 1940 à cause des méprises avec le Messerschmitt Bf 110, mais pas de marques d'unité.

Troisième et dernière mésaventure :

Le 7 juin 1940 au soir, les chars allemands des 5. et 7. Panerzdivisionen sont aux portes de la Normandie, après avoir percé les lignes de la X° Armée, entre les 9° et 10° CA, la veille. Ce dernier corps d'armée a été rejeté par les blindés entre Crèvecoeur-le-Grand et la rive gauche du Thérain, à l'est de la Selle. Dans la nuit, une longue mission de reconnaissance des unités blindés entre L'Hortoy et Poix-de-Picardie, en direction de Granvilliers et Formerie, a été demandée au GAO 510 pour le lendemain ; on lui demande aussi de pousser des pointes vers Crèvecoeur-le-Grand et Forges-les-Eaux.

À 4h45 le Potez 63-11 n°494 décolle d'Étrépagny, où le groupe s'est déplacé le 29 mai, pour cette longue (200 km) reconnaissance à vue. Le S/C André Guénel est aux commandes avec un observateur (et chef de bord) qu'il a déjà connu : le Lt Robert Martin. À 5h30, l'appareil est touché par la Flak et s'écrase à la Motte, au nord-est de  Saumont-la-Poterie. André Guénel est retrouvé mort à Saumont-la-Poterie et Robert Martin, à La Motte. Le radio-mitrailleur, le S/C Menet, est le seul rescapé : il est capturé blessé par les troupes allemandes (7. PzDiv. ?).

Carte montrant le point de chute et les objectifs du Potez n°494, le 8 juin 1940 (fond de carte : http://www.atf40.fr/ATF40/divers/afficarte.htmlwww.histgeo.ac-aix-marseille.fr)

Épilogue :

La chance d'André Guénel a donc tourné, ce 8 juin 1940. Comme beaucoup d'aviateurs décédés au cours de la campagne de mai-juin 1940, il fut cité à l'ordre de l'armée aérienne et décoré de la Croix de Guerre avec palme à titre posthume en 1941 (en même temps que Robert Martin). Sa citation, publiée au Journal Officiel du 22 juillet 1941, ne fait curieusement pas mention de sa mission du 27 mai 1940 :

"GUÉNEL (André), sergent-chef, groupe aérien d’observation 510 : sous-officier modèle d’allant et de courage. Toujours volontaire pour toutes les missions. Le 16 mai 1940, au retour d’une importante reconnaissance, avait déjà été abattu dans nos lignes après un rude combat avec une patrouille de chasseurs ennemis. Avait repris sa place au groupe avec un moral magnifique. A été abattu, le 8 juin, au cours d’une nouvelle mission de reconnaissance."

En réalité, il faut chercher dans le Journal Officiel du 5 septembre 1940 pour trouver la citation d'un certain S/C Quesnel des FA 102 (affectation du GAO 510, lorsque le 10° CA appartenait à la II° Armée). Cette citation à l'ordre de l'armée aérienne, concernant uniquement son action lors de la mission du 27 mai 1940, comporte également l'attribution de la Croix de Guerre avec palme :

"QUENEL, sergent-chef : sous-officier d'un cran magnifique. Le 27 mai, a poursuivi une mission d'accompagnement d'infanterie malgré la mise hors de combat de son mitrailleur. Attaqué au retour par sept Messerschmitt et ayant eu son avion incendié en vol, a manoeuvré avec le plus grand sang-froid, sauvant son observateur et sortant lui-même indmne des débris de son appareil."

Jeune (27 ans) pilote de réserve, André Guénel fut donc été abattu trois fois en moins d'un mois et est titulaire, à titre posthume de la Croix de Guerre avec deux palmes. Son parcours, illustre parfaitement le danger que courraient ses camarades de l'aviation de renseignement en 1940, même s'il est exceptionnel car beaucoup n'ont pas eu la chance de survivre à leur première confrontation avec la Luftwaffe.

Sources :

Publié dans Les hommes

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