Veni, vidi, vici ?

Publié le par Romain Lebourg

Je suis venu, j'ai vu mais ai-je vaincu ?

Lisant un ouvrage consacré à la 2e escadre de bombardement en piqué de l'aviation allemande, je suis tombé sur un fait qui pourra permettre de revenir sur une des causes de notre défaite. Attention, saga en vue !

Quand le Stuka passe, le général trépasse :

Nous sommes le 16 mai 1940 et pour la IXe armée rien ne va plus. Son unité la plus au nord, le 2e Corps d'armée, reçoit l'ordre de se replier. Le GCA Jean Bouffet choisit d'établir son nouveau PC à Bultia, près de celui de la 4e DLC, dont la 14e BLM occupe également Nalinnes. La ville devient donc rapidement envahie de véhicules français en tous genres. Et malheureusement pour eux, cela saute aux yeux d'un Hs 126 en maraude (il appartenait probablement à la 1.(H)/31, opérant pour le compte du VIII. Armeekorps).

Le "mouchard", comme ont pris l'habitude de l'appeler nos soldats, restent fidèle à sa réputation et fait remonter rapidement l'information. De sorte que dès l'après-midi, un bombardement de cette congestion routière est décidé. C'est le II./StG 2 qui hérite du bébé. Le groupe avait bien d'autres projets, il doit donc les modifier.

Ainsi, vers 15 h, environ quarante Ju 87 se présentent au-dessus de la ville belge et, faisant fi de l'embarras du choix, plongent sur les véhicules français. Le bombardement aurait duré 2 h 30, ce qui induit que les appareils durent se succéder et non opérer d'un seul tenant. Quoi qu'il en soit, ils font des ravages, tuant une bonne cinquantaine de nos militaires et incendiant la ville. Le général Jean Bouffet est du lot, tué dans l'exercice de ses fonctions, selon un de ses officiers.

Cette attaque d'opportunité montre bien la souplesse des moyens allemands et la rapidité de leur système de transmission de l'information et des ordres.

Carte du sectuer de Nalinnes, montrant les différents PC présents dans le secteurs. (fond de carte : © IGN 2019)

Carte du sectuer de Nalinnes, montrant les différents PC présents dans le secteurs. (fond de carte : © IGN 2019)

Forcer d'aller à droite et à gauche, il rate le coche :

Nous restons dans le secteur de la IXe Armée et même du 2e CA pour la seconde anecdote. Mais nous allons reculer dans le temps, puisque celle-ci se déroule le 13 mai 1940.

9 h 10, aérodrome de la Fère - Courbes. Un Potez 63-11 du GAO 502 rentre de mission. L'appareil de reconnaissance a dû échapper par trois fois à la chasse allemande et a repéré d'importantes concentrations de troupes. Mais plus important, le mitrailleur, le sergent-chef Duval, déclare que l'avion a été tiré depuis la rive gauche, à Yvoir. L'ennemi aurait donc traversé la Meuse à la limite sud du 2e CA* !

Il n'y a pas une minute à perdre : le capitaine Jean Gombeaud doit prendre langue avec le PC de la grande unité. Oui mais voilà, les Mureaux qui servent pour les liaisons sont déjà partis à Villers-lès-Guise. En attendant qu'un Potez soit prêt à s'y rendre, l'observateur téléphone son compte-rendu au FACA, ce qui prend plus de temps que prévu.

12 h 45. Décollage de Villers-lès-Guise pour le terrain auxiliaire de Devant-les-Bois où l'avion se pose à 13 h 30. Entretien avec les gens du 3e Bureau (renseignements) qui sont au courant de l'infiltration ennemie à la jonction avec le 11e CA ; mais ici, personne ne s'en inquiète. 14 h 30. Après un rapide déjeuner, l'officier d'infanterie regagne le 3e bureau et, après négociations, obtient l'autorisation de déclencher un bombardement de la aviation britannique sur la rive droite de la Meuse (pour éviter toute bombe sur nos troupes).

16 h, nouveau départ du Mureaux. Mais, pour éviter des délais de chiffrement et de transmissions, l'observateur doit faire un crocher par Villers pour porter un ordre de mission urgent. Une heure est encore perdue sur place pour transmettre cet ordre.

17 h 45, nouveau décollage pour Amifontaine, base des Fairey Battle du No. 12 squadron. C'est en effet l'unité qui est théoriquement chargée de répondre aux demandes d'appui aérien du 2e CA. 18 h 05, à Amifontaine, la journée est finie. Coup de téléphone pour obtenir le chef du groupe, discussions... c'est finalement le No. 88 squadron qui hérite de la mission. Direction Mourmelon-le-Grand car, consciencieux, le capitaine Gombeaud veut s'entretenir avec le chef de la mission avant son départ.

19 h 20, arrivée sur le nouveau terrain. Les Fairey sont tout aussi bâchés pour la nuit qu'à Amifontaine. Nouveau coup de téléphone pour parler à un responsable : la mission a été annioulé pour cause de percé ennemie à Sedan. Mais la raison, Jean Gombeaud devra attendre encore trois heures avant de la connaître !

* Trois bataillons d'infanterie de la 5. PzDiv. ont pris pied sur l'autre rive, à Houx, en début de matinée.

Carte des déplacements du capitaine Gombeaud. En bleu, le trajet vers le PC du 2° CA ; en rouge le trajet vers les groupes de bombardement.

Carte des déplacements du capitaine Gombeaud. En bleu, le trajet vers le PC du 2° CA ; en rouge le trajet vers les groupes de bombardement.

Le chêne et le roseau :

Comme on peut le lire, il ne s'écoule que quelques heures entre le moment ou les PC français sont repérés à Nalinnes et le moment où ils sont bombardés par l’aviation en piqué (qui est avant-tout une aviation d'appui). En revanche, côté français, il faut presque une journée complète pour que le raid soit déclenché. S'il n'y avait eu la percée de de Sedan, les Battles du No. 88 squadron serait peut-être partis dans la soirée ; mais ils auraient trouvé des positions renforcées.

Mais n'oublions pas que Jean Gombeaud fut relativement "chanceux" puisque les colonnes repérées précédemment par les Amiot 143 ne furent jamais bombardées : ni les groupes de bombardement, ni la 1ère division aérienne ne purent profiter de ces découvertes fortuites, contraints qu'ils étaient par le haut-commandement à traiter d'autres objectifs. Peut-être aurait-ce été une décision plus judicieuse que les attaques de ponts trop bien défendus.

Même lorsque les échelons sont court-circuités, le succès n'est pas garanti. En effet, en début de soirée du 13 mai, le capitaine Charles Guénot vient rapporter que l'ennemi construit une passerelle pour faire passer des chars, à Houx. S'ensuit une rapide discussion avec le général André Corap pour obtenir une action de l'aviation dans la nuit. Joint par téléphone, le général Georges promet cet engagement massif de l'aviation pour... le lendemain. L'engagement ne sera bien-sûr pas tenu pour cause de percée alarmante à Sedan.

Ces deux anecdotes sont donc révélatrices d'un état d'esprit :

  • celui d'une certaine souplesse dans l'armée allemande, où l'on essaie de s'adapter rapidement à la situation afin de tirer partie des opportunités qui se présente ;
  • celui d'une rigidité alliée, où il faut passer par des opérations de chiffrements et répercuter assez haut les informations (en passant par tout un tas d'échelons intermédiaires) pour qu'elles débouchent, enfin, sur une exploitation.

Du chêne ou du roseau, on sait malheureusement qui résista le mieux dans la tempête.

Sources :

  • Frieser K-A, Le mythe de la guerre-éclair : la campagne de l'Ouest de 1940, éditions Belin 2003
  • Gombeaud J, Quand l'éloge le disputait à la misère, in Icare n°59 automne-hiver 1971
  • Hazard M., La Stukageschwader 2 "Immelmann" tome 1, collection Histoire des unités n°10, éditions Lela presse 2018
  • Schiavon M, Corap : Bouc émissaire de la défaite de 1940, éditions Perrin 2017
  • Wikipedia : article sur Jean Bouffet
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