"Au temps béni des colonies ?" III
Un progrès technique au service du colonisateur ?
Dans le précédent article, j'annonçais une suite consacrée à l'aviation commerciale. Or, ce sujet me parait beaucoup plus intéressant qu'initialement prévu et surtout devoir nécessiter d'autres textes. D'autre part, je pense avoir eu suffisamment de matière pour développer l'idée que l'avion fut un instrument de notre domination aux colonies. Je vais donc achever la démonstration en replaçant l'aviation dans le contexte colonial plus générale.
Une aviation du colon :
Si l'on revient sur les routes, Albert Londres moque la prétendue mission civilisatrice de la France à l'occasion d'un voyage en Afrique Occidentale Française, en 1928 :
"On agit comme s'ils étaient des bœufs. Tout administrateur vous dira que le portage est le fléau de l'Afrique. Cela assomme l'enfant, ébranle le jeune Noir, délabre l'adulte. C'est l'abêtissement de la femme et de l'homme. Le Blanc soutenait une thèse. Il disait : "Nous les obligeons à faire des routes ; c'est pour leur bien ; le portage les tue ; les routes faites, ils ne porteront plus."
Ils portent toujours !"
Le journaliste expliquait déjà en partie cette gabegie à propos du portage :
"Un camion ferait beaucoup mieux l'affaire. Mais l'essence revient à des prix fous, tandis qu'il y a beaucoup de bananier. Lui [les Noirs, NdlA], c'est le moteur à bananes !"
Son reportage contient bien des d'exemple des imbécilités et autres incohérences du système colonial, alors que, pourtant, l'auteur n'était en rien contre cette entreprise. Comme nous l'a déjà montré l'exemple avec la SFIO au Tonkin, on pouvait ne pas s'opposer au système sur le fond, mais critiquer sa forme.
Trần Đức Thảo dénoncera encore, en 1946, ce discours sur le progrès importé par le colonisateur :
"Pour l'Annamite, le vainqueur a voulu simplement assurer ses commodités, ayant besoin de routes pour se promener en auto, d'écoles pour former un personnel qualifié, nécessaire pour son service, d'hôpitaux pour se soigner et empêcher le développement des épidémies, qui pourraient l'atteindre lui-même - le tout étant du reste entièrement payé, au prix fort, par le travailleur indochinois - pour le Français, il s'agit de quelque chose qu'il a apporté et qui n'aurait pas été sans lui."
Cependant le philosophe vietnamien reconnait que quelques progrès ont bien été apportés et que ces congénères ont pu en profiter, même si ce n'était que par occasion. Toutefois, il développe tout de suite après l'idée que, de toute façon, le capitalisme en plein essor au XIXe siècle aurait touché l'Asie du Sud-Est. Citant l'exemple du Japon, il affirme que les pays se seraient alors plus rapidement développés que sous la colonisation, puisque les locaux auraient travailler pour eux et non pour un occupant ne cherchant que son profit.
Caudron C.400 Phalène. Je ne sais pas à quelle entité "appartenait" cet appareil. Le modèle était cependant destiné à l'entraînement des réservistes.
Si l'on en vient à l'article qui a suscité ma curiosité, l'aviation a aussi été un instrument de prestige pour l'autorité coloniale auprès des populations locales. Un paragraphe résume à lui seul cela :
"Vous imaginez sans peine l'enthousiasme des populations accourues sur les terrains où nous devions passer. Chez les Antandroys, ce fut magnifique, et je crois qu'ils ne sont pas près d'oublier le passage des trois papaugues [grands oiseaux de proie, NdlR], d'autant plus qu'une coïncidence, qui touche presque au miracle, doit faire passer le Gouverneur général pour un sorcier.
[...] Du coup, le Gouverneur était devenu "le grand sorcier qui fait pleuvoir" et vous vous doutez de ce que ça représente pour les Antandroys."
Est-il utile de dénoncer le caractère rabaissant pour les autochtones (présentés comme une peuplade primitive du sud de l'île), qui n'ont pas les mots pour désigner l'avion ?* Il s'insère dans une atmosphère coloniale entendue et admise. On note cependant que la tournée du représentant de l'État colonial aurait été accueillie dans la joie et, n'eût été le miracle - à savoir la pluie pendant la sécheresse après une plaisanterie du Gouverneur -, serait tout de même restée, aux dires du narrateur, un bon souvenir pour les colonisés visités. On voit cependant nettement que toute la gloire a rejailli sur l'occupant et que le peuple colonisé n'en a rien retiré, sinon un bonheur fortui.
Ce Caudron C.448 d'Air Afrique fut affecté provisoirement au gouverneur général de Madagascar au printemps 1939. Deux autres Goeland ont été envoyés sur l'île mais je n'ai pas retrouvé de photo d'eux.
L'aviation coloniale et ses infrastructures étaient financées par le budget du ministère des Colonies, donc de l'argent public. Dans le cas des voyages du Gouverneur Cayla, Madeleine Poulaine nous apprend que périodiquement l'Air présente aux Colonies la facture des heures de vol du gouverneur générale, chacune taxée à mille francs [83 029,28 € de 2024]. Le tour est joué et tout le monde est content, précise-t-elle. Et Henri de Busschère de s'étrangler dans l'hebdomadaire Madagascar : industriel, commercial, agricole :
"Mille francs de l'heure ! Madame Madeleine Poulaine en sait quelque-chose - et nous aussi - puisqu'elle a volé douze heures à ce tarif sur un de nos avions militaires.
[...] Quant à la gaffe qui consiste à préciser que chaque heure de vol du chef de la Colonie coûte mille balles, il serait cruel d'appuyer dessus puisque tout le monde est content."
Notre patron de presse* pouvait récriminer : le coût d'une heure de vol de Potez 25 TOE correspondait à celui du F-22 en janvier 2024 (celle du Rafale était estimée à 20 000 €, voire 25 % moins). N'empêche qu'en tant que colon, et même si la fiscalité était plus élevée qu'en métropole, il était le premier à profiter de ce qu'apportait l'aviation. En réalité, et bien que l'article soit avant tout critique envers Madeleine Poulaine, je pense qu'il faut davantage lire en sous-texte le discours libéral* encore actuel appelant à une sobriété de l'État. Là encore la brochure sur l'aviation militaire en Indochine apporte un contre-argument toujours d'actualité et versatile :
"Si onéreux que paraisse l'emploi de l'aviation sanitaire, il grève moins le budget que les pertes de capital humain, que les interminables journées d'hospitalisation, que les pensions d'invalidité dont il permet de limiter le nombre."
De plus, les colons n'étaient pas les seuls à devoir débourser. En plus d'éventuels droits de douanes qui affectaient tout le monde, les "indigènes" payaient un impôt basé sur la capitation. Toutefois, le recours au travail forcé n'était pas rare, ce qui représentait une double pression fiscale sur les populations autochtones. Ainsi Albert Londres informait ses lecteurs que chaque Noir, en dehors de l'impôt doit sept à quinze jours de prestation par an ; par prestation, il faut entendre corvée. C'est aussi ce qu'il faut comprendre dans l'article de Madelaine Poulaine d'octobre 1934 lorsqu'elle écrit : [...] que les chefs de région soient chargés d'établir et d'entretenir des terrains [...]. Or, comme le souligne le Trần Đức Thảo dans son article Sur l'Indochine, si les colonisés voyaient le résultat de cet investissement au service de la communauté, ils en profitaient peu, voire en pâtissait (pensons aussi aux répressions, par exemple, ou aux morts du chantier de la ligne ferroviaire Congo-océan, que fustigea Albert Londres).
Du reste, le principe même de la colonisation n'obligeait-il pas le pays colonisateur à dépenser une partie de ses deniers dans ces contrées lointaines qu'il exploitait, là où un autre modèle, par exemple basé sur la coopération, aurait permis un autre partage des frais (et des retombées) ?
Conclusion :
J'avais initialement pour ambition de critiquer l'article racontant le voyage du Gouverneur général Cayla. La découverte d'autres textes donnant un meilleur aperçu de l'aviation coloniale, qui plus est dans un pays qui a récemment fait l'actualité pour ses révoltes populaires, a orienté autrement ma prose.
Le témoignage rapporté par Madeleine Poulaine suinte le racisme. Il était cependant une norme à l'époque - et, hélas, n'a pas été éradiqué. Ce texte est donc intéressant en ce qu'il montre l'opposition entre les croyances d'une population autochtone présentée comme primitive et la science du colonisateur. Implicitement et peut-être involontairement, il assoit dans l'opinion public l'adage ferryen du droit des races supérieures sur les inférieures*, en oubliant la contrepartie prétendue humaniste : apporter la "civilisation". En effet, il passe sous silence que les populations colonisées étaient sciemment maintenues dans leur situation d'infériorité par le système et dans son intérêt, ce que dénoncera à Trần Đức Thảo et lui permettra de définir la colonisation comme une forme particulièrement perfectionnée du capitalisme, comme exploitation de l'homme par l'homme.
On pourra trouver une thèse sur l'aspect problématique de l'aviation coloniale dans un ouvrage de Sven Lindqvist (Le siècles des bombardement), où il pose que l'utilisation de l'aviation dans un contexte de colonisation est à l'origine des bombardements de masse qu'a pu connaître le XXe siècle. Il m'a donc paru intéressant de montrer comment l'aviation coloniale pouvait participé à la domination des Européens sur les peuples colonisés hors de son côté répressif. C'est en effet aisé dans le premier cas de voir le lien. Il me semble parfois plus insidieux dans les exemples plus pacifiques évoqués - comme avec le cadastre. L'avion, peut-être plus que d'autres moyens technologiques, participait au contrôle de l'espace colonial. Ce n'est pas un hasard si le vol aérien a été identifié par Frantz Fanon comme un des moyens d'impressionner les colonisés et ramener le calme* ; cependant, l'avion avait également un aspect préventif et un rôle plus étoffé.
Par sa présence dans le ciel, il manifestait, même sans sommité à bord, celle de la puissance occupante et devenait une espèce de Grand Frère avant l'heure. Cependant, ce n'est pas tant l'aviation en elle-même que la politique extérieure dans laquelle elle fut utilisée qui était problématique.
Notes :
* Libéral est ici à comprendre au sens économique, à savoir partisan d'un laisser-faire et d'une auto-régulation du marché (ce que la crise de 1929 venait d'infirmer).
* Henri de Busschère (1874 - 1937) a été rédacteur en chef de La Patrie Créole : organe des intérêts généraux de l'île de La Réunion (1901 - 1907), directeur-gérant de plusieurs journaux : La dépêche de Madagascar, La Dépêche littéraire : supplément de la Dépêche de Madagascar (1904), Le signal de Madagascar et ses dépendances (1906 - 1909), La dépêche de la Réunion (1911 - 1920), Madagascar illustré (1932 - 1935) et Madagascar : industriel, commercial, agricole (1926 - 1935), puis fondateur et directeur de Notre pays (1935 - 1937) ; il a également été directeur politique de La tribune de Madagascar (1909 - 1910) et fondateur de La Paix (1923 - 1930). Il arrive à Madagascar en 1907 mais semble avoir gardé des liens et intérêt à la Réunion.
* Notons que ce "racisme de terrain" diffère du "racisme de salon" d'un Jules Vernes, décrivant des sauvages fuyant à la vue de l'Albatros, dans Robur le conquérant, contrairement aux Occidentaux "civilisés" qui accueillaient l'aéronefs avec joie.
* Discours sur la colonisation de Jules Ferry du 28 juillet 1885 ; ce discours fut prononcé dans le cadre de débats pour ouvrir des crédits et permettre la conquête de… Madagascar !
* Fanon Frantz, Les damnés de la terre, in Oeuvres, La découverte, 2011 cité ici
Sources :
- Anonyme, L'aéronautique militaire d'Indochine, Imprimerie d'Extrême-Orient, 1931
- Collectif, Potez 25, coll. Histoire de l'Aviation n° 1, éd. LELA Presse, 1996
- Collectif, Fiscalité des États africains : le poids de l'héritage colonial, The Conversation, 25 juillet 2022
- Busschère (de) H, Un terrible coup d'encensoir, in Madagascar : industriel, commercial, agricole n° 680 du 9 septembre 1933
- Lagneau L, L'armée de l'Air et de l'Espace évalue le coût de l'heure de vol à 20'00 euros pour le Rafale, Zone militaire Opex 360, 16 janvier 2024
- Londres A, Terre d'ébène, La traite des Noirs, coll. Petite biblio Payot, éd Payot et Rivages, 2022
- Poulaine M, Avec M. Cayla, gouverneur de Madagascar et "grand sorcier qui fait pleuvoir" in Les Ailes n° 695 du 11 octobre 1934
- Trần Đức Thảo, Sur l'Indochine (1946), in Écrits philosophiques et politiques - volume 1, coll. Les essentielles, éd. Les éditions sociales, 2024
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