Bombarder le Rocher
Et le rôle de la reconnaissance aérienne
Il y a un peu moins de 6 ans, j'ai commis un article sur les bombardement de Gibraltar par nos forces aériennes, en juillet et septembre 1940. C'était pour un autre blog.
Dans sa livraison actuelle, Avions revient sur ces raids avec un article dû à Bertrand Le Bras. Il n'est pas question ici de reprendre ou résumer le texte de l'auteur - que je vous invite à lire - mais de revenir sur le rôle de la reconnaissance dans cette affaire.
Durant la campagne, il n'a, à ma connaissance, existé qu'une opération de bombardement montée après reconnaissance aérienne ; elle n'a cependant pas fait l'objet de contrôle des résultats. Est-ce à dire que ce n'était pas prévu ? Que nenni !
L'article de Bertrand Le Bras nous apprend que le groupe de reconnaissance I/22 participa activement au raid des 24 et 25 juillet. Rééquipé en Glenn Martin 167F, il n'effectua aucun bombardement mais joua son rôle d'unité de reconnaissance. Il effectua des missions en amont qui permirent certes de surveiller le Rocher mais aboutirent surtout à la réalisation d'une maquette pour préparer les opérations. De plus, neuf sorties furent réalisées sur deux jours pour vérifier les résultats bombardiers !
Autrement dit, dans ce contexte bien précis d'une opération de représailles isolée et or de toute guerre de mouvement, l'armée de l'Air fut capable d'utiliser la reconnaissance stratégique pour préparer et évaluer le travail de ses équipages d'attaque. Cela n'arriva, à ma connaissance jamais durant la campagne de l'ouest.
Il a pourtant existé un cas similaire : le raid contre l'usine BMW de Münich du 3 juin 1940. Montée en représailles à l'opération Paula de bombardement de la région parisienne, ce raid aurait pu faire l'objet de la même préparation/exploitation. À ce moment, le front était globalement statique puisque l'armée allemande était occupée à réduire la poche de Dunkerque et se redéployer en vu de l'invasion final de la France.
Cependant l'état-major n'a pas forcément disposé des mêmes délais pour préparer son coup. De plus, les opérations du mois de mai avaient montré le rôle crucial de la reconnaissance pour connaître les positions de l'ennemi mais, surtout que, tant sur terre que dans les airs, nous subissions sa volonté. Dans ces conditions pouvait-on risquer de précieux appareils et leurs équipages pour un raid que l'on savait sans lendemain et avant tout symbolique ?*
Au contraire, comme le relève Bertrand Le Bras, le raid sur Gibraltar fut une démonstration de force, tant face aux Britanniques que pour les Allemands et Italiens. Il était donc important, dans ces conditions, de s'assurer un minimum de réussite.
L'armée de l'Air de 1940 était capable de mener des opérations tactiques de façon indépendante mais aussi, au moins en théorie, de des attaques stratégique faisant travailler bombardement et reconnaissance. La question de la mise en pratique reste évidemment posée car elle suppose certes le matériel, les équipages formés dessus et, surtout, les plans et une situation propice. Or, sur ces derniers points, il ne m'est pas connu que nous ayons eu des plans d'attaques de l'industrie allemande. De plus, le déroulement de la campagne du printemps 1940 demanda davantage une intervention tactique, là aussi peu maîtrisée.
Si on combine cela au manque de moyens du bombardement, à leur subordination à l'armée de Terre une partie de la campagne et à la nécessité pour le commandement d'être informé des positions de l'ennemi, on comprends qu'il n'était pas possible, même dans le cadre d'une force tactique, que nos groupes de reconnaissance stratégique effectuassent le même travail que le GR I/22 à l'été 1940. Les compétences, cependant, existaient. Dans le cas que j'évoquais en introduction, il faut aussi ajouté la proximité des blindés allemands qui ne permit pas ce travail de contrôle, la priorité étant de leur échapper.
Dans les airs, comme sur terre, nous n'avons pas réussi à appliquer ni notre stratégie, ni no doctrines tactiques. Dans les conditions désastreuses de la campagnes de mai-juin 40, il était compliqué de voir la reconnaissance stratégique et le bombardement travailler ensemble.
* D'ailleurs, seuls trois LeO 451 y participèrent. Les bombardiers de nuit, eux, opérèrent ailleurs. Il s'agissait donc bien d'un symbole plus que d'une volonté de détruire l'usine de moteurs.
- Le Bras B, Septembre 1940 : la France bombarde Gibraltar !, in Avions n° 269, mars-avril 2026
- Ehrengardt C-J, Le bombardement français volume 1, Aérojournal HS n° 5, juin 2003