Potez bashing 4
Pour les ceusses qui n'auraient pas suivi l'affaire, voici quelques liens pour avoir le récapitulatif de ce dramatique feuilleton en quatre actes :
Le Potez 63, sa genèse et sa comparaison
Les Potez 63 de reconnaissance par leurs utilisateurs
Les Potez 63 de reconnaissance face à l'opposition
Cependant, reste à parler de la version de chasse. J'ai déjà mentionné quelques difficultés de cet appareil dans un précédent article consacré à la possibilité de défendre Dunkerque par des unités aériennes. Je vais maintenant faire une synthèse.
Un peu d'histoire
Le Potez 63 est un chasseur "lourd" conçu en réponse à un programme de 1934. Il devait pourvoir effectuer des missions de commandement à la chasse, d'escorte lointaine et de chasse de nuit.
Deux versions furent produites et leurs prototypes furent testés en 1936 et 1937. La première fut le Potez 630 à moteurs Hipano-Suiza 14Ab. Mais sa production fut limitée à cause de la faible fiabilité de l'engin. Parallèlement, fut développé le Potez 631 à moteurs Gnome et Rhône 14M. Lui eut plus de succès et une descendance... prolifique.
En effet, pour l'époque, les performances du bimoteurs étaient intéressantes et on décida d'en extrapoler un bombardier rapide finalement abandonné et un appareil de reconnaissance dont j'ai déjà parlé.
Et la concurrence ?
À ce stade, on peut se demander si l'étranger faisait mieux. Et en l’occurrence, ça ne se bousculait pas au portillon, puisqu'il n'y avait que deux rivaux :
- Le Bristol Blenheim Mk IF, extrapolé du bombardier léger ;
- Le Messerschmitt Bf 110, conçu d'abord comme un chasseur-bombardier.
Voyons donc ce que cela donnait :
| Potez 631 | Blenheim Mk I-F | Messerschmitt Bf 110 B-1 | |
| Puissance | 2 x 660 ch à 4 000 m |
2 x 840 ch | 2 x 700 ch |
| Masse maxi | 3 760 kg | 5 489 kg | 5 700 kg |
| Vitesse maxi | 442 km/h à 4 500 m |
418 km/h à 4 265 m |
455 km/h à 4 000 m |
| Plafond | 6 000 m | 8 230 m | ? |
| Rayon d'action | 1 220 km | 1 770 km | 1 720 km |
| Armement offensif | 2 canons de 20 mm* |
5 mitrailleuses de 7,7 mm |
4 mitrailleuses de 7,92 mm 2 canons de 20 mm |
| Armement défensif | 1 mitrailleuse de 7,5 mm |
1 mitrailleuse de 7,7 mm |
1 mitrailleuse de 7,92 mm |
* Un des canons pouvait être remplacé par une mitrailleuse de 7,5 mm car on en manquait.
On constate que la puissance moteur du Potez, bien que la plus faible, n'avait pas encore grand chose à envier à la concurrence (voir sa vitesse maximale) même si le Bf 110 faisait déjà mieux alors qu'il était bien plus lourd ! Cependant, le rayon d'action du Potez 631 était plus faible que ceux de ses concurrents, ce qui est quelque peu handicapant pour un appareil d'escorte lointaine. Mais le gros point noir restait l'armement. Avec des performances supérieures, son "homologue" allemand disposait d'une bien meilleure puissance de feu. Or, sa motorisation n'était pas définitive !
C'est là que le bas blesse. Le Potez 631 effectua la campagne de France tel quel et seul son armement fut renforcé par 4 mitrailleuses d'aile, qui grevèrent ces performances déjà dépassées. Or, le Bf 110 B-1, lui, ne servit pas : c'est la version C qui fut employée au-dessus de notre pays. Elle possédait le même armement, mais ses moteurs étaient plus puissants ; cela lui assurait une vitesse de pointe dépassant de près de 100 km/h celle du P.631 (performances du Bf 110 C-1, ici) !
Cependant le tableau ne parle pas de la maniabilité des différents appareils. Et, dans ce domaine, le Potez 631 était sans doute le meilleur. Si le chasseur français était donc inférieur à son futur opposant en matière de performances, il lui restait un atout. Était-ce cependant suffisant pour réussir ces missions ? L'état-major semblait en tout cas conscient du problème, car seulement 3 Potez 63 de chasse furent produits en 1940 et un programme pour un remplaçant était sur le point d'aboutir (SNCASE SE 100)
Les Potez 631 utilisés par l'Aéronautique navale gardent globalement leurs marques de l'armée de l'Air. Ils reçoivent cependant l'insigne d'unité sur la dérive.
En guerre :
Lors de l'entrée en guerre, on trouvait des Potez 630 et 631 au sein des escadres de chasse, comme appareils de commandement ou avions d'arme (ex-8e escadre).
Ce rôle de commandement à la chasse était en réalité trop en avance sur son temps. En effet, il exigeait d'abord un fonctionnement parfait des radio, ce qui était loin d'être le cas, pour le chef de dispositif dirigeât ses hommes. Mais surtout, il désignait le Potez comme une cible car l'appareil aurait dû évoluer seul un peu au-dessus de la mêlée pour permettre au commandant d'apprécier au mieux la situation. Ce faisant, il aurait été facile pour l'ennemi de le repérer et de l'abattre, sauf à lui donner une forte escorte, donc à distraire les moyens déjà limités de notre chasse. L'équation fut résolue grâce au radar embarqué et donna... l'AWACS quelques 30 ans plus tard.
Cette tactique ne fut, à ma connaissance, jamais mise à l'œuvre face à l'ennemi. La seule occurrence que je connaisse intervint le 6 septembre lorsque le GC I/2 dut couvrir Rouen, dans le cadre d'une panique ayant donné lieu à la bataille de Barking Creek outre-Manche. À cette occasion, le Potez de commandement fut confondu brièvement avec un bimoteur allemand - sans doute à cause des cocardes d'extrados de 30 cm - et manqua de se faire abattre par une patrouille sans doute trop pressée d'en découdre.
Quoi qu'il en soit, durant la Drôle de Guerre, les P.630 de commandement furent reversés aux centres d'instruction ; les Potez 631, eux, formèrent une escadrille de chasse multiplace de jour (ECMJ 1/16) et une 5e escadrille de chasse de nuit. Des appareils de l'ex-8e escadre furent également cédés à la Marine pour armer brièvement ses deux escadrilles de chasse.
L'idée d'utiliser le P.631 comme chasseur de nuit n'était pas saugrenue. Le Blenheim Mk IF et le Bf 110 prirent également cette voie... mais avec un équipement radar. En 1939-40, aucune nation ne possédait ce type d'équipement électronique. La chasse de nuit se faisait donc encore à vue.
Toutefois, le système choisi par les Français ne donna pas satisfaction et finit même par être abandonné. Il s'agissait de coupler les chasseurs à un réseau de projecteurs de DCA pour les "éclairer". À ma connaissance, il n'y eut cependant aucune opération nocturne, malgré leur nécessité.
On peut relever deux problèmes qu'ont rencontrés les chasseurs en opération, et qui n'auraient pas manqué de surgir de nuit.
Le premier concerne la concentration de ladite chasse de nuit. Sauf l'EACN 5/13 basée près de Lyon, toutes les unités étaient logées en région parisienne. Ce qui pose le problème de la défense du nord-est du pays, par exemple, voire de la basse-Seine.
Le second concerne le manque de vitesse de l'appareil par rapport aux appareils allemands qu'ils devait intercepter :
| P.631 | Do 17 P-1 | Do 17 Z-2 | He 111 P-4 | He 111 H-3 | Ju 88 A-1 | |
| Vitesse maxi | 442 km/h à 4 500 m |
400 km/h |
424 km/h à 5 000 m |
398 km/h à 5 000 m |
425 km/h à 6 000 m |
455 km/h à 5 300 m |
| vitesse de croisière | ? | 370 km/h à ? |
300 km/h à 4 000 m |
370 km/h à 5 000 m |
385 km/h à 5 000 m |
400 km/h à 5 000 m |
Ajoutons que, d'après la Notice descriptive d'utilisation, d'entretien et de réparation du P.631, la vitesse de montée de l'appareil était comprise entre 200 km/h et 175 km/h (p. 41)... et un temps de montée à 4 000 m d'altitude de près de 6 minutes.
De fait, les Potez 631 n'opérèrent que de jour, donc dans un environnement assez peu sain pour eux.
À cause de leurs médiocres performances, ils connurent un succès tout aussi modeste. Ainsi, le 10 mai 1940, quatre P. 631 de l'escadrille AC1 décollèrent sous les bombes et ne purent rejoindre les bombardiers allemands… Mais même une fois l'interception effectuée, rien ne disait qu'elle se fît avec succès. Par exemple, le 13 mai, le capitaine Georges Escudier (commandant de l'ECMJ 1/16) se fit distancer par le Do 17 qu'il attaquait !
Globalement, les Potez 631 ont donc remporté peu de succès :
| Aéronautique navale | Chasse de nuit | Chasse de jour | |
| victoires sûres | 12* | 4 | 3 |
| victoires probables | 8 | 1 | |
| Pertes | 8 | 12 | 7 |
* La Marine n'a homologué aucune victoire aérienne durant la campagne de 1939-40.
Le ratio victoires/pertes éclairent cependant mal la performance en combat aérien :
- Une partie d'entre elles (7 à 9) est due à des tirs fratricides, les Potez 631 étant facilement confondus avec des Messerschmitt Bf 110 ;
- Une autre (5) a eu lieu lors d'une mission de mitraillage des blindés ennemis dans le secteur de Hirson*.
Il reste 13 à 15 pertes potentiellement dues à des combats aériens. Mais, là encore, il convient de se pencher sur l'activité des appareils. Lorsque les P.631 opérèrent un temps comme appareil de guet aérien*, voire de reconnaissance, donc seul, ils subirent fatalement les mêmes affres que leurs rejetons, P.637 et 63.11. Cela montre cependant que contre des monomoteurs modernes, il ne faisait pas le poids. Ainsi, même utilisé en groupe mais sans tactique adéquate, il n'aurait pas forcément briller - ce qui arriva au Bf 110 durant la Bataille d'Angleterre.
Un mauvais avion ?
Le Potez 631 était un appareil fin et harmonieux, léger et très agréable à regarder. Cependant, il manquait de puissance. La faute aux concepteurs du programme de 1934 qui l'a vu naître. En effet, contrairement aux Allemands, ils n'ont pas anticipé l'augmentation des performances des moteurs et donc la nécessité d'évolutivité de l'appareil. Cela s'explique peut-être par un besoin - une envie ? - de disposer rapidement d'un avion moderne, impliquant le choix d'une motorisation existante et non en devenir. Cette faiblesse impliquait celle de l'armement*. Il ne semblait pas toutefois dans l'idée de l'état-major de faire évoluer les modèles existants - cela vint sur le tard pour le MS-406, appareil jugé "de transition".
Avec une masse maximale supérieure de près de 2 tonnes, le Bf 110 B-1 faisait déjà mieux alors que sa motorisation semble à peine supérieure. Cependant, il s'agissait de deux moteurs en V et non en étoile, donc avec une meilleure aérodynamique. Ce point suffit-il a tout expliquer ? Le fait est que doter le Potez 63 de moteurs en V Hispano-Suiza 12Y aurait probablement impacté la production des monomoteurs Morane-Saulnier, ce qui n'était pas envisageable.
Deux Potez 63 uchroniques à moteurs Hispano-Suiza 12Y. Au-dessus, avec capot semblable à l'ANF 115 et en dessous, avec celui du Potez-CAMS 141 et radiateur escamotable. L'aérodynamique n'est pas géniale...
Toutefois, si on se fie à l'expérience du Messerschmitt Bf 110, même mieux motorisés, les Potez 631 - ou quelle que fût leur nouvelle désignation - n'auraient pas forcément été plus efficaces. Il ne faut en effet pas oublier qu'un appareil ne considère pas seul. Il faut prendre en compte le contexte dans lequel il évolue. Ce contexte comprends plusieurs éléments :
- la situation tactique dans laquelle est employé l'appareil ;
- la situation stratégique de son emploi ;
- la situation économique et industrielle.
Le fait est aussi que la plupart des chasseurs bimoteurs ont fini par être remplacés par des monomoteurs dès que ce fut possible. Le concept n'était donc peut-être pas viable pour un chasseur diurne mais davantage pour un intercepteur nocturne.
Le Potez 631 a donc pâti de différent errements et manques. Sur le terrain, l'absence d'un système de guet (repérage et communication) performant et, probablement, de tactique d'emploi, n'ont pas permis à l'appareil de se révéler d'une quelconque utilité. Au contraire, je pense que nos stratèges n'avaient pas grande idée de qu'en faire, ce qu'illustre l'assignation rapide et successive de différentes missions*. Ce faisant, ils s'empêchaient toute réflexion sur l'emploi tactique d'un appareil intrinsèquement médiocre parce que pensé non pour évoluer mais pour répondre à un besoin à court terme ou mal anticipé.
Note :
* Les sources ne s'accordant pas sur le nombre d'appareils engagés (18 ou 24), il est difficile de tirer un enseignement de ce fait sans étude poussée. Cependant l'unicité de l'engagement ne saurait avoir valeur de démonstration.
* Mission aussi anachronique que celle de commandement à la chasse, en l'état des réalisation technique, mais qui fut reprise avec succès par l'USAF durant à la fin des années 40 grâce aux progrès en matière de radar embarqué, à l'existence d'un vecteur à longue endurance (le long courrier Lockheed Constellation) et leur éloignement géographique relatif de l'URSS.
* Les monomoteurs Bloch MB-152 et Messerschmitt Bf 109 E-3 disposaient tous les deux, de deux canons de 20 mm - comme les Potez 631 - et deux mitrailleuses légères, donc d'un armement plus puissant.
* On peut s'interroger sur ce qui motiva nos dirigeants à envoyer six Potez 631 aux Côtes françaises des Somalis (Djibouti).
Sources :
- Cornwell P, The battle of France then and now, After the battle, 2007
- Ehrengardt C-J, Le Potez 631, in Aérojournal n° 18, octobre-novembre 2010
- Fernandez J, Potez 63 Family, Orange series No 8109, MMP, 2008
- Fiche monographique des Dornier Do 17 P et Z et du Junkers Ju 88 A-1, dans Fernandez J, La bataille d'Angleterre (2e partie), in Batailles Aériennes n° 2, 3e trimestre 1997
- Fiche monographique des Heinkel He 111 P et H dans Costes A et Philippe B, Le GC I/2 dans la campagne de France (1re partie), in Batailles Aériennes n° 17, 3e trimestre 2001
- Caractéristiques du Do 17 P sur le site U-boot.fr
- Notice descriptive d'utilisation, d'entretien et de réparation de l'avion Potez 631 C3 à moteurs Gnome-Rhône 14 M6 et 14 M7, ministère de l'Air, juin 1939 (via Gallica)
- Page l'Encyclopédie des armes consacrée au Bristol Blenheim Mk IF
- Page Fan d'avion consacrée au Junkers Ju 88 A-1
- Page Wikipedia consacrée au Messerchmitt Bf 110
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